Como as flores
Parution le 23 janvier 2026
15 Euros
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Thème
Jean-Marie Machado, pianiste, chef d’orchestre, arrangeur et compositeur a fêté au Studio de l’Ermitage à la fin de l’année 2025 l’anniversaire des trente ans de sa compagnie, Cantabile. Cette longévité remarquable signifie plusieurs choses. Les temps sont aujourd’hui d’airain pour les musiciens de jazz dans notre pays, y compris pour les plus talentueux d’entre eux. S’il veulent survivre, mais Jacques Derrida a dit que « Survivre, c’est à la fois moins et plus que vivre », ils sont obligés de prendre leur destin en main. Le temps est loin -les années 80 ou 90-, autant dire une éternité, où il suffisait, pour un musicien reconnu par ses pairs, les programmateurs et la critique spécialisée (elle existait encore un peu à cette époque, bien que moribonde) d’attendre que le téléphone sonne. Mais pour nombre d’entre eux, le téléphone a cessé de sonner. C’est triste, mais c’est ainsi.
Les artistes ont dû réagir face à cette situation et s’organiser en conséquence. C’est le cas de Jean-Marie Machado, qui fut en la matière un précurseur, avec sa compagnie, véritable machine, au service du musicien qu’il est, pour ‘réaliser’ ses projets, y compris les plus ambitieux. Évidemment, rien de tout cela n’eût été possible sans le talent de Jean-Marie, dont je n’hésite pas à dire ici qu’il fait partie des plus grands musiciens de jazz de l’hexagone. Pourquoi ? Il ne s’est pas contenté d’être un excellent pianiste, comme dans l’un de ses premiers disques avec le saxophoniste ténor Padovani (une autre époque) et l’immense ‘J-F’ Jenny-Clarke à la basse, toujours présent dans les mémoires. Il est aussi un compositeur qui a tenté de trouver une voie originale entre l’héritage jazzistique et les influences musicales multiples liées aux origines de Jean-Marie : la Méditerranée, pour résumer les choses en un mot, bien qu’il ait décidé de résider dans quelque lieu à la beauté immarcescible du Finistère Nord.
Jean-Marie a coutume d’écrire pour grande formation, la sienne en particulier, Danzas, qui comporte des solistes d’exception : Jean-Charles Richard aux saxophones baryton et soprano, qui crève l’écran - « noir de nos nuits blanches » chantait Nougaro -, le tubaiste François Thuillier, monstre de l’instrument ou Elodie Pasquier, clarinettiste émérite. Mais il éprouve le besoin de revenir, à intervalles réguliers, au trio piano-basse-batterie, c’est le cas de cet album, présenté en avant-première, nous y étions, à l’occasion de l’anniversaire au studio de l’Ermitage. Pour son quatrième trio, il s’y montre entouré de deux nouveaux partenaires : Claude Tchamitchian à la basse et Zé Luis Nascimento. Inutile de dire qu’avec ces deux-là, on a affaire à de sérieux clients, comme dirait mon ami Daniel Humair.
Points forts
Cet album vaut en premier lieu pour la qualité de son répertoire, composé en presque totalité par des créations originales du leader qui dégagent des parfums subtils parfois proches d’une douce mélancolie (Romantic Spell, aux accords parfaits, De memorias e de Saudad et ses réminiscences en échos sonores, Piuma en solo absolu aux variations qui frisent l’atonalité) à moins qu’ils ne privilégient les riffs obsédants (Le voleur de fleurs, Transvida) dont l’effet répétitif est encore renforcé par une approche parfois modale, où Jean-Marie Machado peut également développer la dimension percussive du piano (résonance des cordes bloquée dans Valsa Ourica). Il n’est pas jusqu’au thème emprunté à Miles Davis (Nardis) pour subir un traitement réitératif de ce type avec une mélodie parfois à peine reconnaissable.
Depuis la révolution opérée par Bill Evans au début des années soixante, la conception du trio est forcément équilatérale, c’est-à-dire que les trois côtés que forment les instruments sont d’égale importance. La réussite incontestable du nouveau trio de Jean-Marie Machado repose en grande partie sur la qualité de ses partenaires. Ce résultat est favorisé par l’approche purement démocratique qui est celle de Jean-Marie qui laisse, à juste titre, l’espace nécessaire à ses partenaires pour s’exprimer pleinement.
Le contrebassiste est connu des amateurs depuis bien longtemps, depuis qu’il fut remarqué en duo avec le guitariste Charmasson en 1988. Il n’en est pas à son coup d’essai, multipliant les gigs avec les plus grands de la scène nationale (Sophia Domancich, Andy Emler, Yves Robert, Gérard Marais, François Corneloup) et internationale (le clarinettiste Jimmy Giuffre, le saxophoniste Joe McPhee ou le pianiste Eric Watson), et développant parallèlement un rôle de leader à partir de 1994 avec son septet Lousadzak. Son jeu à la basse, robuste et charpenté, se caractérise par un inébranlable sens du tempo et une vigueur qui tient principalement au fait qu’il ‘tire’ sur les notes pour donner à son jeu le maximum de force d’impact. A cet égard, il est aux antipodes d’un Jean-François Jenny-Clarke ou d’un Jean-Paul Celea où l’auditeur perçoit à peine l’attaque au profit d’un continuum chanté où le son se prolonge longtemps d’une note à l’autre.
De ce point de vue, Claude Tchamitchian se rattacherait plutôt à l’école de Charles Mingus à une époque où l’instrument, dépourvu d’amplification, avait du mal à se faire entendre. Aujourd’hui un Marc Elias aurait un jeu proche du sien. Ce que je dis est évidemment à prendre cum grano salis, mais indique, me semble-t-il, certaines caractéristiques de son jeu. Je vous recommande également ses parties à l’archet, que tous les contrebassistes de jazz ne maîtrisent pas forcément (magistral solo introductif de Perdido em Clareza aux résonnances orientales, lignes ascendantes de Transvida, L’endormi tout en harmoniques)
Zé Luis Nascimento, de loin le plus jeune de la bande, est une découverte pour le public français. Son jeu, et pas seulement en raison de sa nationalité (brésilienne) et du nom qu’il porte, a quelque chose d’exotique. Il intègre, aux éléments traditionnels de la batterie, des percussions qui lui permettent de diversifier les couleurs sonores (clochettes, castagnettes ou tambours, entre autres). Il maîtrise toutes les techniques de l’instrument et c’est, en particulier, un redoutable joueur de balais (Romantic spell, Nardis). Il donne un aperçu de son talent dans les solos de Transvida et son inlassable capacité à relancer, sur un tempo impeccable et swinguant en diable, le motif rythmique du morceau.
On ne saurait évidemment passer sous silence les éminentes qualités du maître au piano : délicatesse du toucher, sens de la nuance, phrasé aérien, sensibilité à fleur de peau. Pour ceux qui cherchent à tout prix des repères, on peut entendre dans son jeu l’influence des instrumentistes d’Outre-Atlantique fondateurs, dans les années soixante et soixante-dix, d’une esthétique nouvelle du piano, mais aussi et surtout Jean-Machado lui-même qui a su développer un style d’improvisation qui lui est propre, sans doute grâce à l’écrin que lui fournissent ses compositions personnelles. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.
Quelques réserves
Aucune réserve. Cet album est une pleine réussite. L’entente entre les trois hommes est parfaite, sans que nul ne tente de tirer la couverture à soi. Une intense poésie des sons en émane, creuset brassant des influences multiples, sans que nulle ne soit reconnaissable à proprement parler.
Encore un mot...
Vous pourrez découvrir le nouveau trio de Jean-Marie Machado les 17 et 18 mars au Centquatre /104 auquel l’auteur de ces lignes a participé naguère à la conception et à la création, à son modeste niveau.
Il faut évidemment l’écouter, comme toute musique de jazz, encore qu’elle en excède les frontières strictes, ‘en direct’ comme on disait aux premiers temps de l’ORTF.
L'auteur
Jean-Marie Machado naît au Maroc d’un père portugais et guitariste et d’une mère italienne et chanteuse. Il étudie en France la musicologie, la composition et le répertoire classique avant de se tourner vers l’improvisation. Il anime plusieurs trios. Crée avec Martial Solal et François Raulin le French Piano (1998). Il développe une collaboration remarquée avec le grand saxophoniste américain Dave Liebman. Il compose pour son grand orchestre, Danzas, qu’il dirige en de multiples occasions. Il multiplie les collaborations avec les autres arts : danse, théâtre.
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