Dumky. Album 2025

Ou comment un trio de compositeurs tchèques se trouve sublimé par un trio d’interprètes français. Où l’on voit que la musique n’est pas une affaire de frontières…
De
A. Dvorak, J. Suk, B. Smetana. Musiciens interprètes : Trio Pascal (piano, violon, violoncelle)
La Musica
Parution le 6 octobre 2025
17,98 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

Dans l’histoire de la musique, les écoles dites nationales ont ceci de paradoxal qu’elles recourent bien souvent aux formes les plus unanimement reconnues et par suite universelles pour exprimer leurs propres particularismes. Ainsi, par exemple, des tenants des diverses écoles d’Europe centrale qui ont su se mouler dans les formes préexistantes consacrées par la tradition musicale pour donner libre cours à leurs sensibilités nourries au creuset de leurs traditions spécifiques. De fait, les compositeurs les plus représentatifs de leurs pays ont la plupart du temps investi les formes de la symphonie classique et de la musique de chambre héritée de l’école viennoise (duos, trios, quatuors, quintettes, etc) pour traduire en partitions puissamment originales leur propre sensibilité.

S’il existe une école nationale tchèque, il ne saurait être question de l’enfermer dans un ghetto à l’intérieur de ses propres frontières. Smetana, Dvorak et Suk sont moins les représentants d’une école nationale de musique que de grands compositeurs dont la coloration et l’importance dépassent de très loin celles de musiciens nationaux. Tous les compositeurs européens, même Berlioz, même Wagner, sans parler de Liszt ont utilisé des thèmes populaires : étaient-ils pour autant des compositeurs spécifiquement nationaux ? N’a-t-on jamais pensé limiter Liszt à la Hongrie à cause de ses rhapsodies hongroises, en réalité plus tziganes que hongroises ? Et quant à Dvorak, le classicisme de l’écriture viennoise ayant agi sur lui par le canal de Brahms, sa musique est moins étroitement tchèque que authentiquement universelle.

Certes des exceptions confirment cette règle de l’universalisme que certains compositeurs ont enfreinte pour exprimer pleinement leur propre idiosyncrasie, privilégiant une veine puissamment nationale par le recours appuyé au folklorisme, et s’éloignant par là des canons établis. 

Il existe donc toute une série de gradations allant du nationalisme le plus affiché par le recours à la veine populaire et folklorique jusqu’à l’intégration de cet esprit national en une expression plus large, forme de cosmopolitisme musical attaché aux formes plus classiques de la composition.

Points forts

Il est des familles que la musique irrigue sur plusieurs générations comme un bain de jouvence permanent et dont la sensibilité se trouve ainsi nourrie dès l’enfance au contact des œuvres du répertoire. Jouissant d’une forme de rapport privilégié et presque symbiotique avec le monde musical, elles ont donné naissance à des dynasties aussi connues que celles des Casadesus, Pasquier, Pidoux et, plus récemment, Pascal dont le trio, constitué du père (Denis) et de ses deux fils (Alexandre et Aurélien), vient de se singulariser avec le récent enregistrement sobrement intitulé Dumky sous le label La Musica. Cet enregistrement met en regard trois compositeurs tchèques avec le trio n°4  Dumky opus 90 de Dvorak, l’Elégie opus 23 de Josef Suk et le trio opus 15 de Smetana. La « dumka » étant une « ballade » (avec d’infinies variantes qui en approfondissent le sens), nous avons avec le trio Dumky  une suite de six « ballades » juxtaposant des pièces à tonalité pensive ou rêveuse, s’émancipant de la forme sonate par autant de développements libres faisant alterner élans animés ou épanchements lyriques plus lents, tonalités sombres ou lumineuses, danses exubérantes ou berceuses élégiaques, bref, tout un éventail de possibilités expressives  soutenues d’un bout à l’autre du trio par l’amplitude et la richesse des sonorités du violoncelle.

À cette partition, s’ajoute le trio de Smetana, en hommage à l’une de ses filles disparue à l’âge de 4 ans, œuvre poignante comme le sera aussi quelques décennies plus tard le Concerto à la mémoire d’un ange de Berg dédié à la fille d’Alma Mahler et de Walter Gropius emportée par la maladie. Œuvre en trois mouvements faisant alterner tendre mélancolie à l’évocation de l’enfant, déploration des cordes, rythmique pleine de gravité, le tout se résolvant en une procession funèbre et tragique laissant l’auditeur au bord des larmes.

Affaire de famille, mais en un autre sens, entre Dvorak et Josef Suk lorsque celui-ci devint le gendre du premier et, par la même occasion, son fils spirituel. Datant de 1902, l’Elégie pour piano et cordes opus 23 témoigne elle aussi d’une grande proximité avec le thème de la mort. Fruit de nombreux remaniements car initialement composé comme une musique de scène, ce bref chant funèbre en trois parties, soutenu par l’amplitude et la gravité du discours musical, parcourt toute la gamme des sentiments qu’un cœur éprouvé par le chagrin peut être amené à ressentir.

Quelques réserves

Réserve impossible pour un projet qui a choisi de convier trois compositeurs d’Europe centrale unis non seulement par leur attachement à une esthétique complexe empruntant à la fois aux particularités du patrimoine tchèque et au souci de le dépasser en le transfigurant mais aussi par une commune sensibilité à la variété des sentiments humains tels qu’ils peuvent s’exprimer dans toutes les épreuves de la vie, de la joie la plus enfantine jusqu’au pathétique le plus noir.

Encore un mot...

Lorsque la musique se pratique en famille depuis le plus jeune âge, se crée une complicité émotionnelle suffisamment forte entre les artistes pour être immédiatement ressentie par l’auditeur, contribuant ainsi à porter des œuvres au plus haut degré d’intensité spirituelle. Grâces en soient rendues au Trio Pascal pour y être parvenu. Nous plongeons là au cœur de la musique de chambre dans ce qu’elle a de plus intime, c’est-à-dire de moins démonstratif et de plus authentiquement émouvant.

L'auteur

On ne présente plus Denis Pascal, pianiste d’exception tant en soliste qu’en partenaire apprécié de musique de chambre, qui a mis en route un cycle d’enregistrements de Schubert pour le label La Musica, et professeur parmi les plus estimés du Conservatoire National Supérieur de Paris.

Son fils, Aurélien Pascal, est l’une des étoiles les plus brillantes de la nouvelle génération du violoncelle français. Il a triomphé au Concours International Feuermann en 2014 à la Philharmonie de Berlin en remportant le Grand Prix, le Prix Spécial du Public et le Prix de la meilleure interprétation du concerto d’Ernst Toch. Il se produit aujourd’hui dans le monde entier en soliste avec les orchestres les plus prestigieux. Il a livré en 2019 un CD All Ungarese pour le label La Musica unanimement salué par la critique, récompensé d’un CHOC de Classica et d’un Diapason Découverte.

Alexandre Pascal, d’un an l’aîné d’Aurélien, révélation Classique ADAMI et lauréat de la Fondation Banque Populaire a pour sa part travaillé auprès d’Olivier Charlier au Conservatoire National Supérieur de Paris avant de se perfectionner avec Augustin Dumay à la prestigieuse Chapelle Reine Elizabeth. Il se produit désormais dans les salles et festivals les plus réputés.

Le premier enregistrement du Trio Pascal parait en 2021, consacré aux Trios n°1 opus 99 et n°2 opus 100 de Schubert. En 2024, le Trio Pascal s’associe avec le jeune contre-ténor Paul Figuier pour un album de création contemporaine, Anima Mea.

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