Das Lied von der Erde / Le Chant de la Terre

Au-delà des habits sombres de l’univers mahlérien, une ode à la beauté du monde
De
Gustav Mahler
Ensemble Les siècles
F.X.Roth, direction
Marie-Nicole Lemieux, contralto
Andrew Staples, ténor
Editeur
Harmonia Mundi
Parution le 23 janvier 2026
18,99 €
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Thème

Lorsqu’il envisage la composition du Chant de la Terre en 1907, à partir d’un recueil de poèmes chinois de Li Tai Po traduits par le poète lyrique allemand Hans Bethge, Gustav Mahler n’en a plus pour très longtemps à vivre. C’est une année maudite pour lui : il perd sa fille aînée, le médecin lui découvre une grave maladie de cœur et, avant la fin de l’année il aura quitté Vienne. Après la colossale huitième symphonie, dite “des mille” en raison de l’effectif orchestral et choral exigé, il redoute le cap de la « neuvième » qui a été fatal à Beethoven, Schubert et Bruckner. Il s’agit donc moins pour lui de créer un nouvel opus symphonique qu’un immense oratorio en six parties pour contralto, ténor et orchestre. L’œuvre ne sera créée à Munich par son ami et confident Bruno Walter qu’après sa mort en novembre 1911, en présence de tous ses fidèles, Berg et Webern entre autres. A ce cycle de six lieder, Mahler est parvenu à conférer une unité organique d’ensemble grâce non seulement à leur enchaînement dans un ordre nécessaire mais aussi en raison du rôle de la voix considérée dans l’orchestre comme un instrument de premier plan, voire le plus important de tous, et un principe d’unité thématique propre à l’œuvre entière.

Points forts

Six lieder, donc, où Mahler trouve le saisissant reflet de ses angoisses, accompagnés par l’orchestre comme en autant d’unités sonores caractérisant chacun des textes : pour commencer, une chanson à boire, et plus précisément, la fameuse Chanson à boire de la douleur de la Terre en trois strophes en lesquelles s’expriment l’absurdité de la vie, puis à l’inverse, une joie de vie débordante, et enfin cette même joie mais désespérée où la mort a le dernier mot. Et d’atmosphères moroses en interludes souriants, d’images idylliques évoquant des jeunes filles en fleurs en tableaux teintés de mélancolie, de grands moments de tendresse quand un oiseau annonce le printemps en démarches titubantes de l’homme qui a perdu l’espoir de jamais revoir le soleil, le développement dramaturgique de l’Ensemble nous mène à l’orée du sixième et dernier lied, pièce maîtresse de toute l’œuvre : ici dominent les cris lugubres d’oiseaux nocturnes dans des paysages désolés où ni le clair de lune ni les murmures du ruisseau ne parviennent à réveiller la nature. Le monde s’endort. Un long interlude assure le passage à la deuxième partie, assurant la transition des voix de la nature à celle de l’esprit. Deux amis se rencontrent avant un dernier adieu : celui qui partira est calme et résigné. Il n’était pas heureux dans la vie et n’aspire qu’à la paix. Il disparaîtra, mais cette chère Terre (die liebe Erde) brillera éternellement dans la splendeur du printemps. C’est le moment décisif, la percée vers laquelle toute l’œuvre tendait. La musique s’éteint et s’ouvre à l’éternité.

Cette œuvre est l’adieu de Mahler à la vie culminant dans le déchirant final où s’égrène, infiniment, le ewig (« éternellement ») de la soliste qui n’est plus qu’un souffle, celui qu’exhale la Terre, sa terre natale, terre de mémoire, terre d’exil en même temps, souffle empli des murmures qui nous disent les paysages d’une âme se retirant peu à peu du monde jusqu’à son propre effacement.

C’est à la restitution de l’extrême complexité musicale de l’œuvre dans son entièreté que l’orchestre de l’Ensemble Les Siècles s’est attelé sous la baguette de F. X. Roth. Il fallait non seulement tout le métier, indéniable, auquel l’ensemble nous a habitué depuis plus de vingt ans mais aussi l’entente aussi parfaite que possible entre les instrumentistes et les voix du ténor et de la contralto pour nous donner à entendre les nuances les plus fines d’une partition dont la densité nous élève jusqu’aux plus hautes sphères de la spiritualité, faisant ainsi alterner ou se conjuguer les différents pupitres : chant navré et solitaire qui s’élève aux violons, vocalise qui fuse d’un hautbois funèbre et aussitôt se replie, balancement des harpes, voix qui s’élèvent dans un profond silence ne semblant plus chanter pour personne dans un monde désert, flûte qui se déploie en un irrésistible charme mélodique reflétant un paysage au bord du sommeil, passion frémissante des violons trouvant un écho lyrique au violoncelle défaillant sous le poids de sa mélancolie, chant funèbre, lied de la solitude, arpèges de harpes et de célesta. On songe à ce que Webern écrivait à Berg après la création de l’œuvre : « C’est incroyablement beau, c’en est indicible », comme si l’on assistait à quelque nouvelle Nuit Transfigurée (1899).

Avec le Chant de la Terre, Mahler a pris les devants : il s’est détaché du monde plus tôt qu’il ne devait le quitter, signant l’une des œuvres les plus importantes du 20ème siècle, dans son genre aussi inimitable et marquante que le  Pierrot Lunaire d’Arnold Schönberg (1912).

Quelques réserves

« Une musique qui rend malade » avait affirmé Nietzsche en parlant de Wagner. On pourrait dire la même chose de la musique de Mahler, et notamment de cette partition. Mais s’il est des musiques qui peuvent rendre malade, il faut y voir l’indice des musiques les plus profondes, celles qui touchent à l’intériorité dans ce qu’elle recèle d’essentiel et rendent l’expérience musicale incomparable.

Encore un mot...

Le métier des interprètes a cette particularité avec l’Ensemble Les Siècles de s’exercer sur des instruments contemporains de l’époque de Mahler, instruments allemands et autrichiens de 1900, avec les cordes en boyaux, afin de proposer aux auditeurs une sonorité proche de ce qu’elle était au moment de la création de l’œuvre, proposant ainsi une voie d’accès en plus grande proximité avec l’aspect originel de l’œuvre.

Une phrase

L’Ensemble Les Siècles est un orchestre créé en 2003 par François-Xavier Roth, dont l'ambition est de mettre en perspective des œuvres du dix-septième siècle à aujourd'hui. Les musiciens de cet orchestre jouent chaque répertoire sur les instruments historiques appropriés. 
Soucieux de transmettre au plus grand nombre la passion de la musique classique, les musiciens de l’Ensemble proposent régulièrement des actions pédagogiques dans les écoles, les hôpitaux ou encore les prisons. 
En mai 2024, l’Ensemble connaît une crise à la suite des accusations de harcèlement envers François-Xavier Roth. Ce dernier a depuis quitté ses fonctions à la suite de ces révélations.

Marie-Nicole Lemieux, née en 1975, est une contralto canadienne, lauréate du Concours musical international Reine Élisabeth de Belgique en 2000. Elle est la première Canadienne à remporter cet honneur, ce qui lui ouvre la reconnaissance internationale et lui permet de se produire tant en récital qu'en concert à travers le monde.

Artiste polyvalent, Andrew Staples est un ténor prolifique qui se produit en concert avec les plus grands orchestres. Il interprète de nombreux rôles, dans des théâtres lyriques prestigieux comme le Metropolitan Opera, le Lyric Opera of Chicago, la Monnaie de Bruxelles, le Staatsoper de Hamburg, ou le Salzburger Festspiele. Il est aussi metteur en scène et photographe.

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