Live At Teatro Colon

Dialogue inspiré entre un saxophoniste galicien et un pianiste français
De
Xosé Miguelez
Maison de disques Tiny Moon Records
Parution le 3 octobre 2025
15 Euros
Notre recommandation
4/5

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Thème

C’est le pianiste Jean-Michel Pilc qui m’a appris l’existence de ce saxophoniste espagnol du nom de Xosé Miguelez que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam et qu’il tient, à juste titre, en haute estime. Il  a joué et enregistré avec lui à plusieurs reprises. C’est bien la preuve que le jazz est devenu un idiome universel. Il est vrai que l’Espagne nous a déjà donné des musiciens de rang international. Je pense, en particulier, au pianiste aveugle et virtuose Tete Montoliu que Jean-Michel doit connaître, puisque les trésors nationaux, vivants ou morts, de la péninsule ibérique semblent dépourvus de secret pour lui.

Cet album du saxophoniste, enregistré en direct du Teatro Colon situé à La Corogne en Galice comprend, outre Jean-Michel, deux musiciens portugais d’excellent niveau en la personne de Carlos Barretto et de Marcos Cavalero.

Il y avait longtemps que je voulais chroniquer un album de Jean-Michel Pilc, l’un de nos meilleurs pianistes, qui a longtemps vécu aux Etats-Unis et qui a finalement immigré à Montréal, un exil doré où il enseigne à l’Ecole de musique Schulich de l’université McGill. J’avais pensé un temps faire la recension de son récent Five Easy Pieces, mais je sais que nos lecteurs français demeurent fort attachés à l’objet matériel que représente le CD. Or le dernier opus de Jean-Michel est accessible sur les plateformes uniquement en numérique. 

Je me suis donc résolu à vous présenter ce Live de Xosé Migueles qui gagne à être connu d’un large public et paraît sous son nom ; mais il eût tout aussi bien pu être publié sous celui de Jean-Michel, tant ce dernier s’y montre omniprésent, sachant à tout moment surprendre et indiquer des nouvelles voies au saxophoniste. Jean-Michel ne se contente pas d’accompagner, il instaure un dialogue soutenu avec le saxophoniste, y compris pendant les solos de ce dernier, comme dans le morceau curieusement intitulé Some day my Monk will come qui reprend en fait le standard My prince will come. Les deux hommes, qui s’entendent ainsi à merveille, ont d’ailleurs enregistré ensemble à plusieurs reprises, dont un duo qui reste encore dans les cartons du producteur de la séance.

Points forts

Le saxophoniste développe incontestablement un style qui lui est propre, même si l’influence de Coltrane est perceptible, par exemple dans Galicia. Mais je dirais qu’il s’agit là d’une discrète et involontaire rémanence. Son ample sonorité est aisément reconnaissable et plus encore son phrasé et la manière dont il aborde ses chorus où il instaure une déambulation décontractée et semble poursuivre, en toute circonstance, son petit bonhomme chemin, quelles que soient les perpétuels changements de paysage qu’offre immanquablement un trajet en compagnie de son ami pianiste.

Il a, en effet, la chance de bénéficier, à la manière d’une guest star, de la présence du pianiste Jean-Michel Pilc qui est désormais totalement intégré à la scène nord-américaine, bien qu’il revienne régulièrement, comme en ce moment, dans la vieille Europe. Inutile de vous dire que s’il n’avait pas tenu la route, il eut tôt fait de revenir au bercail, tant l’Amérique compte de musiciens de haut niveau.

Jean-Michel est le digne représentant d’une certaine lignée pianistique qui va d’Art Tatum à Keith Jarrett en passant par Monty Alexander et bien sûr Martial Solal qui, de son vivant, n’eut que des louanges pour le jeu de Jean-Michel. Quand il donne ses entretiens à Xavier Prévot et que ce dernier l’interroge sur la génération montante, il cite un certain nombre de noms, mais oublie celui de Pilc. A la séance suivante, il tient à rectifier son omission en adressant des compliments à Pilc dont il citera le nom, par la suite et à plusieurs reprises, dans son autobiographie parue quelques temps avant sa mort. Il faut voir dans cette insistance solalienne plus qu’un signe et, de fait, Jean-Michel a su défricher une voie originale parmi ces pianistes pianissimos, pour donner à ce mot un sens différent de celui de la notation musicale, et qui sont amoureux de leur instrument. Je vais vous dire une chose : Jean-Michel reconnaîtrait bien volontiers sa dette à l’égard du grand Martial, mais aujourd’hui, alors qu’il est âgé de soixante cinq ans et a déjà une longue expérience derrière lui, il est l’un des seuls à pouvoir rivaliser avec le maître.

Il est plusieurs façons de créer son univers musical. Certains musiciens, comme Miles Davis ou Thelonious Monk, jouent de la musique et non pas d’un instrument. Parmi les pianistes contemporains, je citerais Benoît Delbecq qui, comme a dit un jour à propos d’autre chose le regretté Francis Marmande, “instrumente l’instrument” parce que pour lui l’essentiel est ailleurs. Avec Pilc, au contraire, on lui voue un véritable culte et on délivre, par son intermédiaire, le message universel de la musique. Je suis un peu Pilc sur les réseaux. La plupart du temps, il est seul devant son piano à donner des conseils et on imagine volontiers qu’il s’y trouve chaque jour des heures durant à expérimenter des solutions nouvelles ou à perfectionner sa technique, tant elle est impressionnante.

Pour décrire la manière dont se noue le dialogue entre le pianiste et le saxophoniste, le mieux est peut-être d’écouter ensemble deux morceaux. Un standard tout d’abord avec You and The Night and The Music. Il commence dans l’aigu du piano par des trilles et des cordes pincées qui donnent l’impression que le pianiste donne le la au bassiste qui s’accorde avec lui. En fait, il n’en est rien, la musique est déjà là, même si elle se cherche. On ne reconnaît le morceau que lorsque le saxophoniste entonne la mélodie, mais l’harmonie est revue de fond en comble par le pianiste et la succession des accords est parfois suspendue dans de longues digressions. Après le solo du saxophoniste, Jean-Michel Pilc nous donne une leçon sur la manière d’interpréter un standard. Son approche concilie une extrême liberté des variations avec une fidélité paradoxale au thème qui revient sous ses doigts de manière récurrente en de subtiles paraphrases. La réexposition du thème est l’occasion pour le saxophoniste et le pianiste de revenir à sa lettre, comme si, le devoir accompli et après tant de relectures et déconstructions, ils s’y autorisaient enfin.

La ballade intitulée Ontologie signée de Xosé Migueles permet de se donner une petite idée de ses talents de compositeur. Après un thème exécuté dans un profond recueillement où saxophone et piano dialoguent en contrepoint, le saxophoniste s’élance dans un solo inspiré où il fait entendre le lyrisme de la mélodie. Le solo du pianiste est une miracle d’équilibre, comme toujours, entre la fantaisie imprévisible de son imagination débordante et un respect profond du thème dont il fait ressortir avec beaucoup d’empathie l’hispanité galicienne.

Quelques réserves

Face à ces deux musiciens d’une évidente probité qui se coulent dans le moule de la grande tradition du jazz tout en tentant avec succès de faire entendre une voix originale, nous ne saurions émettre la moindre réserve et nous formons le vœu de pouvoir les entendre en concert en France.

Encore un mot...

En attendant, Jean-Michel Pilc se produira à Paris au 38 Riv, rue de Rivoli - jeu de mot sur le nom de la rue où il se trouve et allusion probable au mythique et défunt Riverbop. Il y est attendu le vendredi 10 avril avec son groupe Nowhere Out et l’alto débridé Gaël Horellou. Ne le manquez sous aucun prétexte, sa présence parmi nous est tellement rare. 

L'auteur

Xosé Luis Miguélez Sainza a commencé à jouer de la cornemuse en Galice. Il a d’ailleurs été le premier à obtenir un diplôme supérieur sur cet instrument qui renvoie à la tradition celte présente aussi bien en Bretagne qu’en Cornouailles.

Il a étudié le jazz à l’école supérieure de musique et d’art de Porto. Il a perfectionné sa maîtrise du saxophone auprès de certains musiciens américains comme Chris Cheek, dont nous avons chroniqué dans ces colonnes le dernier album.

Il poursuit sa carrière de soliste, tout en se consacrant parallèlement à ses activités d’enseignement tant en musique traditionnelle galicienne qu’en jazz.

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