Waves of light

Chants et contrechants ou comment un trio de jazz donne la réplique à un Chœur de chambre
De
Paul Lay et Joël Suhubiette, directeur artistique du Choeur de chambre Les Éléments

Maison de disques : Libellule Records

Parution le 30 janvier 2026

19, 99 Euros

Notre recommandation
4/5

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Thème

Paul Lay, qui a passé la quarantaine, eut pu se contenter d’être un magnifique pianiste dans la lignée de Bill Evans, auquel il a rendu hommage dans sa Tribute to, d’être un sideman recherché (Les frères Moutin, Géraldine Laurent, Eric Le Lann), un enseignant respecté au Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris (CNSMDP) où il a lui-même été élève sous la férule de Ricardo Del Fra. Mais il voit grand et a décidé, depuis plusieurs années, de développer ses talents d’arrangeur et de compositeur en écrivant pour des ensembles plus vastes que le trio ou a fortiori pour le solo dans lesquels il excelle par ailleurs ; ce qui ne l’empêche pas de mettre en valeur, dans ce contexte, ses qualités de soliste et d’improvisateur. Dès 2015, déjà, lui qui fut marqué par certaines chanteuses d’exception, il est à l’initiative d’un projet ambitieux autour de Billie Holiday qui fut joué en de maintes occasions, jusqu’à Hong-Kong. Depuis lors, il honore de nombreuses commandes en tant que compositeur, notamment sa revisitation de la Rhapsody in Blue (1924) de l’immense Gershwin à propos duquel on connaît l’anecdote que ce dernier a lui-même racontée. Il se présente à Paris pour recevoir les leçons de Maurice Ravel. Le maître lui répond qu’il n’avait rien à lui apprendre et qu’il devait seulement continuer sur sa voie ; et ce fut l’une des multiples naissances du jazz. 

La collaboration de notre pianiste avec le chœur de chambre Les Éléments remonte à 2024 où son chef, Joël Suhubiette et lui, décidèrent d’allier leurs compétences. Paul a composé plusieurs pièces pour chœur et trio de jazz (avec Clemens van Feen à la basse et Donald Kontomanou à la batterie), s’inspirant parfois d’œuvres originales de Bach ou de Purcell pour les revisiter. Et c’est Waves of Light qui nous est donné aujourd’hui. 

Le répertoire habituel du chœur est très éloigné a priori du monde du jazz. Il interprète souvent des œuvres a capella et dont le répertoire va de la musique baroque jusqu’à la musique contemporaine (Philippe Hersant notamment). C’est la deuxième fois après Guillaume de Chassy, à ma connaissance, qu’il se met au service d’un compositeur qui, pour avoir une culture classique, a choisi d’œuvrer dans le domaine du jazz. Il en résulte une musique à la croisée de plusieurs mondes : les musiques afro-américaines et contemporaines, instrumentales et chantées, composées et improvisées. 

Paul Lay n’est certes pas le premier à avoir emprunté cette voie. On pense aux Sacred concerts de Duke Ellington, à Bach relu par le Modern Jazz Quartet avec les Swingle Singers qui ont également prêté leur concours à Luciano Berio (Sinfonia)ou à André Hodeir dans son œuvre crépusculaire à partir de Joyce, Bitter Ending, Les Swingle à nouveau) ou encore, plus près de nous, et aux remarquables cantates écrites par Guillaume de Chassy (Lunes, déjà avec le Chœur Les Éléments Poèmes à Loup), dont une au moins a été publiée en album. 

Points forts

L’écriture de Paul Lay est véritablement polyphonique avec un dialogue constant entre voix féminines et masculines, une complémentarité des graves profonds des hommes (Ombres et Lumières I et II) et des suraigus des femmes (Lord My Prayer, Waves of light), en dépit de la prétendue guerre des sexes consacrée par Philippe Sollers. Ce qui n’empêche pas, femmes et hommes, de fondre leurs voix dans de magnifiques unissons. On a aussi affaire à une écriture contrapuntique, voire fuguée, qui donne un relief particulier aux parties vocales, qui forment également entre elles des harmonies complexes, avec peut-être la nécessité pour les chanteurs d’avoir recours à l’usage usage intensif du diapason, comme sur une partition pour voix a capella de Messiaen ! Ecoutez, pour l’a cappella justement, le recueillement qui préside à Lord My Prayer O Lord, digne des chœurs des collèges oxfordiens. Avant qu’une pulsation rythmique irrésistible ne reprenne tous ses droits.

Je vais vous faire une confidence ; ces musiciens, qui pratiquent assidûment la musique occidentale savante, sont capables de swinguer, grâce à l’écriture syncopée de Paul sans doute et à une prodigieuse mise en place, mais il y a plus. Je crois que le jazz a profondément influencé le phrasé et le mode d’accentuation des musiciens dits classiques, et peut-être à leur insu. Quelle puissance sonore incisive : Wave of Light, avant le final recueilli.

Il faut dire un mot des livrets. Certes tous les morceaux ne comportent pas des paroles proprement dites, quand ce n’est pas le cas, le chœur a recours à des phonèmes dépourvus de sens, proches du scat. Mais le choix des textes, lorsqu’ils existent, ne laisse pas d’en appeler à de prestigieuses références : notre grand poète national, Victor Hugo ; mais aussi, les Américains Emily Dickinson et Henri-David Thoreau ou le Chilien Pablo Neruda. On baigne ainsi dans un monde culturel raffiné où le charme d’une musique parfois rêveuse ne le cède en rien aux subtilités lexicales des lyrics, comme disent les Anglo-saxons. On se régale.

Les parties chantées, souvent accompagnées du son profond de la contrebasse de Clemens van der Feen, alternent avec les “échappements libres” du trio emmené par le pianiste (échappements libres ? Jean Becker, 1964, avec une affiche représentant J-P Belmondo qui fait penser au portrait de Paul Lay sur la couverture de son Full Solo). Que dire de son approche du clavier ? Élégance et fluidité extrême du phrasé de main droite et surtout capacité à “décevoir” l’auditeur, c'est-à-dire à prendre, au cours de ses improvisations, des directions inattendues qui donnent à son discours une dimension paradoxale où on a l’impression tenace que tout est possible. 

Quelques réserves

Le Third Stream, dont le nom n’est utilisé qu’à partir les années cinquante et dont les chefs de file furent Ran Blake et Gunter Schuller, désigne en fait un mouvement transhistorique bien antérieur à l’apparition de l’appellation qui avait pour ambition de tenter une nouvelle synthèse entre le jazz et de la musique classique. Ce mouvement, dont les débuts remontent à Paul Whitman et Bix Beiderbecke, s’est poursuivi jusqu’à nos jours. Nul doute que la musique de Paul Lay poursuit cette tradition presque séculaire. 

D’aucuns ont pu émettre, en tant que puristes, l’idée selon laquelle le Third Stream n’avait pour but que de nier les racines afro-américaines du jazz, alors même que dans les année soixante-dix, ce furent des musiciens comme Ornette Coleman ou Anthony Braxton, qu’on ne saurait suspecter de complaisance à l’égard de la tradition occidentale, qui en reprirent le flambeau. N’ayant, pour ma part, aucune réserve sur le rapprochement du jazz, musique créole par excellence, et de la tradition occidentale, j’applaudis au contraire, à la réussite pleine et entière de cette nouvelle fusion initiée par Paul Lay.

Encore un mot...

Martial Solal, à la fin de sa vie, a souhaité distinguer plusieurs pianistes français en tenant à leur endroit des propos élogieux. Comme chacun sait, l’art de Martial est pour le moment insurpassable. Les compliments qu’il prodiguait, avec parcimonie, ce qui les rend d’autant plus précieux, ont été adressés à Baptiste Trotignon, Manuel Rocheman, Jean-Michel Pilc ou Benjamin Poussay. Il eut ces mots à l’égard de Paul Lay : « Excellente imagination harmonique, compositions des plus intéressantes, connaissance évidente de l’histoire du jazz. Discours personnel, Paul Lay a tous les atouts pour durer ». Que pourrions-nous ajouter de plus ? 

L'auteur

Après des études au CNSMDP, Paul Lay sort immédiatement son premier disque en trio. Accueil enthousiaste de la critique et du public. Il obtient les prix les plus prestigieux : grand prix de l’académie Charles Cros, concours de piano-jazz de Moscou, concours Martial Solal, prix Django Reinhardt de l’académie du jazz. Sa présence auprès de l’altiste Géraldine Laurent est remarquée.
Son dialogue avec le compagnon historique de Martial Solal, Eric Le Lann, fait merveille. Il enregistre en trio et en solo. Parallèlement, il dirige des projets grand format : Musique du film Ravens, Waves of light, Rhapsody in blueUn Français à New-York. Les enregistrements se succèdent à un rythme soutenu, sans compter les tournées en grande formation pour présenter ses compositions.

Le Chœur de chambre Les Éléments a été créé à Toulouse en 1997 par Joël Suhubiette. Il interprète aussi bien des œuvres a capella que pour chœur et orchestre. Il chante la musique ancienne et les œuvres classiques (Bach, Mozart, Haydn, Fauré), ainsi que les compositeurs de musique contemporaine. Il se produit sous la direction de Joël Suhubiette mais aussi d’autres chefs, avec désormais une abondante discographie à son actif.                           

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