George Garzone Live 9975
Parution le 29 janvier 2026
15 Euros
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Thème
Cet album paraît sous le nom de George Garzone et il y est accompagné par le trio régulier du batteur Jerry Steinhilber avec lequel il joue de temps à autre. Ce trio pianoless dont Sonny Rollins a fourni le modèle dès 1957 (A Night at Village Vanguard), comprend le saxophone ténor Josh Cook. De sorte que cet opus se présente, en réalité, comme un duo de ténors, le seigneur des saxophones, comme le chardonnay est le seigneur de la Bourgogne. Les duos de ce type sont monnaie courante dans le petit monde du jazz. Il peuvent prendre la forme du duel, du défi lancé, comme celui, légendaire, qui opposa le chtonien et éructant Coleman Hawkins, jusqu’alors maître incontesté de l’instrument, à l’aérien et nuageux Lester Young qui en sortit vainqueur. Mais, le plus souvent, il sont placés sous le signe de l’entente cordiale et de la franche émulation.
Je pense à Al Cohn, qui enregistra en duo avec Zoot Sims l’un des brothers, les quatre ténors du grand orchestre de Woody Herman, dans la seconde moitié des années quarante, et à un autre avec James Moody, le fidèle compagnon de Dizzy Gillespie. On pourrait multiplier les exemples. George Garzone lui-même a eu l’occasion de se mesurer, un enregistrement en témoigne (Quintonic, 2014), avec Jerry Bergonzi, dont nous avons chroniqué le dernier album dans ces colonnes, qui appartient à la même génération que lui, et avec lequel il partage bien des points communs, ne serait-ce que les activités d’enseignement et le respect dans lequel les tiennent nombre de leurs collègues (musician’s musicians).
Le duo Josh Cook et George Garzone prolonge cette tradition bien ancrée, à ceci près que plus de vingt ans séparent les deux hommes et que la notoriété de Garzone est bien supérieure à celle de son cadet. Mais Cook tient la dragée haute face au maître. J’ajoute que le saxophone soprano est également sollicité. Par l’un et l’autre, par exemple, Jerry sur Fox In. Coltrane, dont l’ombre immense plane, qu’on le veuille ou non, sur ces plages enregistrées près de soixante années après sa mort, pratiquait les deux instruments. Il avait confié à l’un des journalistes de Jazz Magazine lors de l’un de ses passages à Paris, qu’il considérait que leur pratique simultanée était incompatible, pour des raisons qui n’appartenaient qu’à lui et, qu’à l’avenir, il choisirait peut-être le soprano. Il n’eut pas le temps de mettre sa promesse à exécution.
Il en résulte ce bel enregistrement d’un quartet pianoless à la gloire de la géniale invention du Belge Adolphe Sax, originaire de Dinan là où coule la Meuse, capté en live au club 9975.
Les moins aguerris parmi nos auditeurs devront accomplir un petit effort pour bien repérer qui joue, de Jerry ou John. Nous n’en sommes plus aux enregistrements stéréophoniques où l’on plaçait chacun des deux protagonistes sur l’une et l’autre enceinte de la défunte chaîne Hifi. A l’heure des téléphones portables et du casque sur les oreilles, les sons sont plus enveloppants et mêlés.
Pour les néophytes, je dirais que le son qu’un musicien est capable de développer sur son instrument est sa marque de fabrique et authentifie sa signature. Je rappelle que le grand Pierre Boulez méprisait le jazz qui, selon lui, n’était pas assez fulgurant. Il considérait néanmoins que tous les saxophonistes de musique classique devraient s’inspirer du son, vaporeux et changeant comme le temps qu’il fait, de Lee Konitz. Pour revenir à nos deux compères, le son de George Garzone est plus tranchant, clair, chantant et lyrique -, que d’adjectifs ! - et il utilise plus volontiers tout le registre de l’instrument, alors que celui de Jerry est plus sourd, plus rond et feutré aussi, peut-être. Sur Antony Goes, par exemple, c’est George qui, comme souvent, prend le premier solo et Jerry qui lui emboîte le pas. Je précise que beaucoup d’espace est laissé, à la mesure de leur talent, aux solos des bassiste et batteur dont il faut citer les noms : King Dahl à la contrebasse et surtout Jerry Steinhilber aux drums.
Points forts
George Garzone n’hésite pas à aborder trois classiques du répertoire coltranien : Neima écrit par le natif de Caroline du Nord en hommage à sa première femme qui s’appelait ainsi, Impressions qui donne lieu à une course poursuite digne du film Bullit (San Francisco, quand tu nous tiens !) entre les deux ténors et I want to talk about You, ballade interrogative et amoureuse - écoutez, dans ce dernier morceau, la coda en solo absolu de George, c’est un modèle du genre, comme semble s’en rendre compte un spectateur, qui pousse à la fin un Yeahr de satisfaction. C’est bien la preuve que George a su s’émanciper de l’encombrante et révérée figure du maître, John Coltrane in personam.
Les deux ténors abordent ce set dans quelque boîte de Los Angeles, avec humilité et respect mutuel - la plasticienne Sophie Calle a eu l’occasion de poser la question : où sont les anges à Los Angeles ? Aucun ne prétend avoir raison contre l’autre et les deux évitent les effets démonstratifs. Ils exposent souvent le thème à l’unisson, fondant leurs voix avec abandon et enthousiasme. Ils explorent avec délectation toutes les possibilités de l’instrument. Dans le registre du cri, âmes sensibles s’abstenir, je vous recommande le carnavalesque Antony goes to Mardi Gras où Josh Cook, dans une forme de Saturnale, parvient presque à inverser la hiérarchie avec le maître Garzone. En outre, l’excellent Jerry Steinhilber, la puissance invitante, y prend un remarquable solo de batterie qui montre l’étendue de son savoir-faire, puisé aux meilleures sources (Elvin Jones notamment).
Quelques réserves
Ils ne sont pas si nombreux les saxophonistes qui, venant après Sonny Rollins et John Coltrane, ont su forger leur propre style : dans la génération née au tournant des années cinquante, il n’y a guère que Dave Liebman (1946), Joe Lovano (1952), Jerry Bergonzi (1947), Steve Grossman (1952), Michaël Brecker (1949) et, primus inter pares, George Garzone (1950). Il faut saluer, sans réserve aucune, son dernier opus où sa maîtrise de l’instrument et sa fantaisie d’improvisateur restent intactes.
Encore un mot...
C’est en définitive une grande partie de la tradition du saxophone ténor qui défile sous nos yeux ébahis. Ce disque devrait être écouté dans les écoles. Je vais le signaler de ce pas à mon ami Vincent Le Quang, qui enseigne l’instrument au CNSM.
Une phrase
George Garzone, âgé aujourd’hui de 75 ans, a une longue carrière derrière lui à la fois en tant que soliste et en tant qu’enseignant. Comme soliste, il aborde sa carrière au sein du trio Fringe avec lequel il a enregistré plus de vingt albums. Il a joué avec le gratin des musiciens américains : le trompettiste Tom Harrell, les pianistes Kenny Barron et Stanley Cowell, les bassistes Dave Holland, Gary Peacock et Cecil McBee, les batteurs Bill Stewart, Jack Dejohnette ou Lenny White. Excusez du peu!
Il a été invité en Europe par l’exigeant Daniel Humair qui ne tarit pas d’éloges sur lui, ce qui est un signe, et l’avait invité à enregistrer dans son Quatre Fois Trois. Il a publié de nombreux albums sous son nom dont le merveilleux Alone (1995) entre standards, balades et Bossa-nova, en hommage à Stan Getz.
Comme pédagogue, il enseigne dans les institutions les plus prestigieuses : Berklee College of Music, New England Conservatory, Longy School of Music, à l’Université de New York, et à la New School for Jazz and Contemporary Music. Parmi ses élèves, on note la présence de solistes illustres qui dépassent la notoriété du maître : Branford Marsalis, Joshua Redman et Mark Turner. Michael Brecker, le plus célèbre de tous et littéralement adulé par des foules immenses, avait dit de lui : « Je ne suis pas le maître du saxophone, c’est George Garzone ». Il est connu pour avoir inventé l’approche chromatique triadique, dont il a écrit un livre en plusieurs volumes, qui permet au soliste d’improviser librement sans se soucier de la succession des accords. Une aubaine.
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