Trama Latina
Parution le 17 avril 2026
15 Euros
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Thème
La trame dont il est question ici est comme une arborescence transfrontalière, un puissant réseau de correspondances intercontinentales, une diaspora fondée sur une culture commune qui, traversant les océans, nous fait voyager de Paris à La Havane, de Bruxelles à Rio de Janeiro, de Bologne à Mexico, de Mexico à Buenos Aires.
En fait de latinité, L’Italien Paolo Fresu, l’Argentin Gustavo Beytelmann et le Belge David Linx semblent avoir présent à l’esprit le projet ibérique par lequel Espagnols et Portugais ont jadis bouleversé les horizons de la civilisation occidentale en donnant naissance, n’en pouvant mais, à un monde résolument polycentriste où chaque foyer métropolitain (Brésil, Argentine, Cuba, Mexique) a su développer une culture singulière pleine de rêves métissés.
Les figures auxquelles les trois amis rendent hommage ont acquis depuis bien longtemps une réputation qui excède le milieu qui a vu naître leur geste incomparable.
Qu’on y songe un instant : Armando Manzanero, d’ascendance maya (ici son Esta Tarde Vi Llover) a remodelé la chanson populaire mexicaine dès les années soixante, multipliant les succès mondiaux.
Dans un autre registre, le Cubain Pablo Milanes (My First Love) fut l’un des artisans de la Nueva Trova qui accompagna la révolution castriste avant que plusieurs de ses compositions n’acquièrent une réputation internationale.
Que dire du Brésilien Hermeto Pascoal (Pas même un peut-être) qui fut appelé dès les années soixante-dix auprès de Miles Davis et qui, parfait démiurge des musiques latino-américaines, n’en est pas moins resté fidèle à ses racines familiales (Le Nordeste brésilien).
On prendra garde de ne point oublier l’Argentin Astor Piazzolla qui a su donner ses lettres de noblesse au Tango en s’inspirant de la musique savante européenne.
Le tableau ne serait pas complet sans évoquer un autre Argentin en la personne d’Atahualpa Yupanqui qui est toujours demeuré fidèle aux formes musicales de son enfance et les a sublimées au travers de ses incomparables mélopées.
Tous les musiciens d’exception convoqués ici ne pourraient-ils se réclamer d’une vision commune de leur art ?
Leur musique n’a-t-elle pas conquis la planète entière tout en restant fidèle aux traditions dont elle est issue ? Valse, Tango, Milonga, Zamba, Vidala, Boléro, Nuevo Trova, Samba, Bossa Nova. On n’en finirait pas d’énumérer toutes les formes musicales qui sont partie intégrante de leur art, mais dont ils apportent une indispensable relecture, sans doute à l’origine de la reconnaissance internationale dont ils sont les hérauts. N’ont-ils pas été les précurseurs de cette World Music, dont le visage a malheureusement été défiguré par la suite ?
Points forts
Ce n’est sans doute pas le moindre mérite du projet Trama Latina que de restituer, loin du bruit et de la fureur, une certaine intimité avec ces musiques dont la richesse et la profondeur historique ne sauraient être subsumées sous aucun concept commun.
C’est bien pourquoi le mot trame (Trama) convient si bien à cette ambition. Nulle velléité d’impérialisme musical, nulle visée totalisatrice qui serait forcément réductrice, mais un constant souci d’extraire le substrat, de restituer la sensibilité originelle, de se limiter à l’épure.
D’où cette instrumentation réduite aux acquêts : la nudité de la voix, l’apparence spectrale de la trompette, le lyrisme chaleureux du piano. D’où ce dépouillement des arrangements, cette concentration de l’extrême. Il faut bien reconnaître qu’il y a quelque chose d’orgueilleux dans la démarche de nos trois musiciens : comment ont-ils pu imaginer rendre compte, autrement que dans un rêve sans lendemain, d’une histoire si riche, qui a suscité la ferveur des foules, grâce à la rhétorique captieuses des voix, à la luxuriance des orchestrations et à l’évidence des mélodies ?
Au-delà des succès faciles, ils n’ont voulu retenir que le noyau central, le souffle subtil, l’irréductible quintessence de ces compositions que tout un chacun pourrait reprendre a capella. Ce faisant, ils leur restituent leur grandeur originelle. Peut-être ne nous a-t-il jamais été donné d’entendre ainsi ces mélodies, si proches désormais d’une forme d’éternité du chant.
David Linx n’a peut-être jamais maîtrisé à ce point sa voix dont les courbures se plient aux moindres recoins de son âme. Il lui faut, à n’en pas douter, beaucoup d'exigence pour ne pas succomber aux facilités charmantes de certaines mélodies. Il demeure plus que jamais fidèle à sa poétique minimaliste : voix lisse, dépourvue de vibrato sauf dans la résolution finale de la note tenue, unité et sobriété du ton, vaste tessiture sollicitée sans effort apparent, discours rectiligne, envols panoramiques et, par-dessus tout, justesse millimétrée.
Paolo Fresu n’a pas eu à effectuer beaucoup d’efforts pour se débarrasser des oripeaux de la gloire, pour éviter les numéros de voltige et les vaines démonstrations d’éclat. Il se rapproche au plus près du souffle immatériel, de l’éther bienheureux. Il lui suffit d’une note qui s’étire lentement, tel un fumerolle qui se détacherait sur l’azur du ciel, pour atteindre au sublime.
Le pianiste Gustavo Beytelmann fournit la carte qui permet à ses compagnons de route de disposer des informations indispensables au voyage. Il est l’assise sur laquelle repose ce fragile édifice. Son jeu est profus, volontiers explicite. Il ne craint pas de revenir aux fondamentaux de la composition - tempo, progression harmonique -, offrant ainsi aux solistes un supplément de liberté.
Quelques réserves
On eût pu penser que vouloir résumer, en un geste unique, tant d’histoires mêlées du continent américain relevait de l’utopie pure. Il n’en est rien : ce geste fut nécessaire et salvateur. Aucune réserve.
Encore un mot...
L’écriture de Tintin au Tibet a correspondu à une période difficile de la vie d’Hergé au cours de laquelle il a remis beaucoup de choses en question. Il s’en était expliqué auprès de son analyste qui lui fit remarquer, qu’avec ces étendues de neige immaculée et ces sommets inatteignables, il avait sans doute voulu se délivrer du phantasme de la pureté. Les auteurs de Trama Latina ont peut-être poursuivi, sous d’autres latitudes et sans le savoir, le même but. Que grâce leur en soit rendue.
L'auteur
David Linx fut promis à une destinée d’exception sous la férule de son père, compositeur reconnu grâce auquel il fréquenta les plus grands musiciens de jazz. Son parcours lui a permis de développer une collaboration avec le pianiste Diederik Wissels, de se produire avec d’autres chanteurs : son maître Mark Murphy, Claude Nougaro, Fay Claassen, Maria Pia De Vito ou le Brussel Jazz Orchestra.
Paolo Fresu découvre le jazz au début des années 80. Influencé au départ par Miles Davis, il a su développer à la trompette un style propre fait de lyrisme et de délicatesse et empreint d’une douce mélancolie. Il atteint rapidement la consécration internationale en jouant avec le gotha des musiciens européens ou en développant ses projets. Il est aussi un enseignant reconnu.
Gustavo Beytelmann a fait ses premières armes de pianiste au sein de l’orchestre de danse paternel. En 1976, il quitte l’Argentine pour trouver refuge à Paris où il se fait connaître comme accompagnateur d’Astor Piazzolla et fonde plusieurs groupes dédiés au répertoire argentin. Il compose pour la radio, le cinéma, la télévision. Il s’occupe du département Tango au conservatoire de Rotterdam et donne des conférences partout dans le monde.
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