Musiques interdites
Editeur Oktav Records
OKT012-3CD
Parution le 26 septembre 2025
25 €
Infos & réservation
Thème
Il fut un temps, pas si lointain, où des musiques furent interdites. Et elles le furent parce que leur audace « formaliste » dérangea les oreilles d’une époque qui avait trouvé dans le post romantisme une forme de confort esthétique assurant la continuité avec les canons musicaux hérités de la longue tradition classique. Mais l’Histoire nous a appris que ces interdictions eurent aussi et surtout d’autres raisons, avec la montée de l’antisémitisme dont les serviteurs zélés se firent un devoir d’opérer le tri entre le bon grain des esthétiques établies et l’ivraie des musiques identifiées comme dégénérées.
Nous sommes au début du 20ème siècle : Gustave Mahler est mort, Richard Strauss s’est fait peur avec Elektra et Salomé avant de revenir à une esthétique néoclassique, tout comme Stravinski après le Sacre du Printemps. Le premier conflit mondial vient de s’inscrire en lettres de sang comme la plus grande tragédie de l’humanité. Il convient de tout reconstruire sur les décombres fumants de la guerre. Puis, avec la montée du nazisme, achève de s’effondrer l’anthropologie humaniste héritée des Lumières. La révolution esthétique qui en est contemporaine est donc générale, reflet d’un bouleversement socio politique plus vaste. Dans cette séquence historique particulièrement noire, la sensibilité des jeunes créateurs se trouve définitivement changée et les canons artistiques radicalement repensés : Dada sort des limbes, Apollinaire invente le terme de surréalisme, l’expressionnisme s’impose au cinéma et la musique cherche à se survivre par d’autres moyens avec toute une pléiade de nouveaux compositeurs - de retour du front pour certains d’entre eux. A l’opposé des carcans du conservatisme, il faut de toute urgence trouver de nouveaux chemins créatifs.
Les candidats sont nombreux, dont certains ne survivront pas à l’épopée nazie : ainsi, pour n’en citer que quelques-uns parmi une liste beaucoup plus longue, de Friedrich Holländer qui écrit pour de nombreux auteurs dont Walter Meyring et signe la musique de L’Ange Bleu, Erwin Schulhoff, Gideon Klein, Siegmund Schul, Viktor Ullmann ou Isle Weber, compositeurs talentueux tous parqués au camp ghetto de Théresienstadt dont ils deviennent des piliers de la vie musicale avant d’y mourir ou d’être déportés à Auschwitz ; mais aussi Franz Schreker évincé de la direction du conservatoire de Berlin en 1932 suite à un activisme anti sémite à son encontre, Ernest Krenek son élève attaqué par les nazis comme le symbole même de la dégénérescence après le succès de son « opéra-jazz », Paul Hindemith très actif sous la république de Weimar au moment où Hitler devient chancelier, et contraint à l’exil en 1938, Simon Laks de retour à Paris après trois jours de « marche de la mort », sans parler de Schoenberg, autre exilé…
D’autres seront victimes de la censure stalinienne, tels Paul Dessau, collaborateur de Brecht qui, après avoir émigré en 1933 sera taxé de « formaliste » à son retour en RDA en 1948 pour avoir intégré tous les ingrédients de la modernité (écriture atonale dans le sillage de Schoenberg), ou Hans Eisler, exilé aux USA avant d’en être expulsé sous l’effet de la chasse aux sorcières anti-communiste en 1949 et qui, de retour à Berlin-Est, sera poursuivi par les radicaux du réalisme socialiste.
Tous auront en commun de voir leurs œuvres déprogrammées aussitôt que créées, comme par un phénomène de destruction savamment préparée. C’est au souci de restitution de leurs partitions nombreuses dont certaines faiblement connues, voire totalement inconnues que répond l’édition de ces Musiques Interdites.
Points forts
Le triple disque qui nous est proposé sous la direction musicale de Samuel Hengebaert rassemble des œuvres éparses, recourant à des formats très divers (duos, trios, lieder, sonates, suites, préludes, méditations) sans que ces foisonnements stylistiques ne donnent le sentiment d’une dispersion aléatoire. C’est même tout le contraire qui se trouve au cœur du projet de l’ensemble ActeSix dont le grand intérêt est d’être parvenu à fédérer toutes ces œuvres autour de trois thèmes : l’exil, le temps et le sommeil. Fragments d’un discours musical de l’exil tout d’abord qui exprime les affres du déracinement, de la perte de soi dans laquelle le soi ne trouve plus sa place et doit s’en faire une dans un ailleurs qui invite à l’abandon ; discours musical de l’automne ensuite, figure du temps circulaire qui revient avec la régularité d’un métronome sur le mode de l’implacable répétition invitant à réfléchir au passé et à ce qu’il a produit de pire pour en conjurer les effets à l’avenir ; discours musical du sommeil enfin qui raconte le vacillement de la conscience vers cet entre-deux où s’émousse la perception du réel.
L’attachement aux fragments appelle donc leur dépassement dans une unité supérieure qui rétrospectivement leur confère une profondeur métaphysique : ces musiques s’interrogent, se complètent, se juxtaposent, se percutent ou se répondent. Tel est leur destin de fragments, intrinsèquement lié à leurs conditions de production au cours de vies exilées, déportées, disloquées, brisées : ils disent la souffrance, la violence, l’écartèlement, la peur de l’oubli qui ne pouvaient s’exprimer que par des éclats, des fulgurances ou, à l’inverse, de longues mélopées de la douleur. Mais ces fractures elles-mêmes, au-delà de leur expression immédiate évoquant l’indicible, trouvent leur place et leur unité d’inspiration.
Et l’on pourra peut-être percevoir dans la pluralité de ces musiques grinçantes, expressionnistes et subversives jusque dans leur réappropriation de musiques anciennes une mise en garde dans la période historique qui est la nôtre aujourd’hui. Comme le dit justement Samuel Hengebaert, « ces musiques interdites ne seraient-elles pas un rempart et un rappel mémoriel contre le retour de l’ignominie ? »
Quelques réserves
La richesse de ce triptyque, l’ambition intellectuelle qu’elle suppose, les partitions qu’elle révèle suffisent amplement à justifier la parution de ce travail d’envergure qui ne fait que rendre justice à des musiques souvent tombées dans l’oubli et à des compositeurs disparus pour la plupart d’entre eux dans le brasier nazi.
Encore un mot...
On ne dira jamais assez la densité de la vie culturelle et musicale de l’Allemagne des années 30, la concentration des génies qui s’y exprimèrent, la vitalité de leur inspiration autant que le polymorphisme de leurs expressions artistiques qui surent réinventer une modernité dont nous sommes aujourd’hui encore les héritiers directs.
L'auteur
Ont participé à l’enregistrement de ce triptyque, et sous la direction musicale de Samuel Hengebaert, Lucille Richardot (mezzo-soprano), Eléonore Pancrazi (mezzo-soprano), Edwin Crossley-Mercer (baryton), Adam Laloum (piano), Alexis Gournel (piano), Omer Bouchez (violon), Eva Zavaro (violon), Hélène Desaint (alto), Alexis Derouin (violoncelle), Julien Beautemps (accordéon), Marie Rouquié (violon baroque), Josèphe Cottet (violon baroque), Julie Dessaint (viole de gambe), Mélanie Flahaut (basson baroque et flûte), Eloy Orzaiz (clavecin et orgue).
Ajouter un commentaire