Essais / Volume 6

Conversation intime à trois : piano, basse , batterie
De
Pierre de Bethmann trio
Maison de disques : Aléa Records
Parution le 23 janvier 2026
25 Euros
Notre recommandation
4/5

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Pierre de Bethmann, pianiste, arrangeur, compositeur, chef d’orchestre, fait partie de ces musiciens qui, outre le talent, ont la constance et la volonté pour construire, mine de rien, une véritable œuvre. Il a toujours mené de front plusieurs projets : le quartet avec David El Malek dont nous avions chroniqué dans ces colonnes (les 13 septembre 2024 et 7 février 2025) les deux dernières parutions (Credo et Agapè), les ensembles plus fournis (le septet Elium et la grande formation Medium pour laquelle Pierre a repris les travaux d’écriture, le solo absolu et le trio).

C’est d’ailleurs au sein d’une formation de ce type (le trio) qu’il a inauguré, avec Prysm, sa carrière de musicien professionnel à la fin des années 1980 avec cinq enregistrements, dont quatre sous le prestigieux label Blue Note. La modestie, qui pour Pierre de Bethmann est une seconde nature, faisait que lorsqu’à cette époque, où il était encore un jeune musicien inexpérimenté -prétend-t-il-, et qu’il voyait, sur la pochette de l’album, son nom placé à côté de celui du label mythique (Blue Note), qui a enregistré les plus grands (côté pianistes, Thelonious Monk, Bud Powell), il n’en croyait pas ses yeux.

Pierre n’a jamais abandonné la formule du trio, bien qu’il ait éprouvé le besoin de changer plusieurs fois de partenaires. Il entreprend à partir de 2015 une série d’Essais. Un jour que le batteur Paul Robeson était indisponible, il eut l’idée de faire appel à un guitariste et non des moindres, l’impassible Nelson Veras. Il fit ce jour-là le chemin inverse de certains de ses devanciers, comme Oscar Peterson par exemple : d’abord le trio piano-basse-batterie, puis le trio piano-guitare-basse. L’introduction d’un second l’instrument à cordes change tout, comme nous allons le voir.

L’enregistrement qui paraît aujourd’hui, avec en plus l’exemplaire Sylvain Romano à la contrebasse, est issu de la même séance d’enregistrement - les 27 et 28 juillet 2022 - que l’album précédemment paru avec le même personnel (Essais / volume 5). 

Pierre de Bethmann fait partie de ces musiciens qui aiment à régulièrement  puiser dans le répertoire de standards, en donnant une conception extensive à ce mot, puisqu’on trouve ici aussi bien un merveilleux classique de Benny Golson : Came Along Betty, et nous aurions tant aimé être aux côtés de la charmante Betty pour inventer ces trois notes entêtantes  (la-sol-si bémol ), ainsi qu’une Bossa nova de Tom Jobim ou une composition de la dernière amie de Charles Mingus, la chanteuse pop Joni Mitchell (Marcie).

Points forts

Il faut d‘emblée faire justice à Nelson Veiras. On a immédiatement des références en tête, comme si c’était Jim Hall auquel nous aurions affaire et qu’il donnait la réplique à Bill Evans dans leurs deux duos enregistrés. Mais comme a dit Godard : « La culture est la règle et l’art est l’exception ». Et celui de Nelson s’est émancipé de la prégnance de ses maîtres depuis bien longtemps. Donc adieu la culture. Il apporte au duo une dimension intimiste évidente, comme s’il confiait à l’oreille de son partenaire plusieurs secrets bien gardés. Quel son, quelle finesse, quelle sobriété! La place nous manque pour évaluer correctement son esthétique. Il faudrait une étude à part.

Pour donner un exemple de la manière dont Pierre de Bethmann procède pour arranger une composition passée dans le répertoire universel, je prendrai l’exemple d’Amparo (Olha Maria) que nous devons à cet immense compositeur à l’exquise sensibilité, Antonio Carlos  « Tom » Jobim qui fut, comme chacun sait, avec Joao Gilberto (justesse parfaite de la voix et des accords de guitare) l’inventeur de la Bossa Nova qui fit fureur aux Etats-Unis au début des années soixante et dont plusieurs jazzmen s’emparèrent : Stan Getz, mais aussi Dizzy Gillespie, déjà sensible aux rythmes afro-cubains et même Coleman « the bean » Hawkins sous le label Impulse !.

Nous sommes dans le salon de Pierre de Bethmann, confortablement installés avec une vue imprenable sur les fort contestées Twin Towers de Jean Nouvel (13ème arrondissement de Paris). Il m’explique qu’il a souhaité modifier la carrure rythmique de la composition de « Tom » à partir d’une métrique, comment dire, complexe, mot qu’il emprunte à l’un des derniers survivants de la French Theory qui a bouleversé le monde : Edgar Morin. Ce qui ne nous étonnera guère venant de sa part.

 Il a jeté son dévolu sur un 7/8, alors que la Bossa se joue normalement à quatre temps : noire pointée-croche-noire pointée-croche. Mais, comme me l’a expliqué un jour l’éminent musicologue et contrebassiste Bertrand Seynat, les distinctions rythmiques sont parfois subtiles au Brésil entre BossaSambaSon ou Rumba. Après une brève introduction au piano et à la guitare, les trois musiciens exposent le thème à partir d’un ostinato du piano à la main gauche ; la mélodie, jouée à l’unisson par la main droite du piano et la guitare en croches pointées, est évidemment en complet décalage par rapport au motif de la main gauche (triolet, croche, croche) avec, toutefois, un rendez-vous des deux mains du pianiste toutes les trois mesures (soulagement de l’auditeur). 

Mais c’est la séquence improvisée qui est la plus intéressante. Elle concerne la partie centrale du morceau qui compte quarante mesures. Je reprendrai la formule de Maxime Leforestier dans l’une de ses célèbres chansons « Nous sommes tous nés de quelque part », mais en lui conférant un tout autre sens que son auteur. Dans notre exemple, Pierre de Bethmann se réclame explicitement de l’héritage de Miles Davis. Le grand trompettiste a dit un jour, pour décrire sa musique à partir des année soixante : « Time, no changes », c’est-à-dire qu’il conserve le temps (tempo, métrique) mais réduit, dans le même geste, la progression harmonique du thème à une approche presque modale où, paradoxalement, le temps auquel il est pourtant resté fidèle, s’immobilise dans une séquence qui pourrait durer indéfiniment (mais qui s’arrête ici au terme des quarante mesures reprises plusieurs fois).

Il en résulte une forme de synthèse ou de dialectique, à laquelle Pierre de Bethmann tient beaucoup, entre contrainte (time) et liberté (no changes). Écoutez, si vous le voulez bien.

Quelques réserves

On est au cœur de la musique. Jankélévitch, dont se réclame Pierre de Bethmann, a distingué l’indicible qui renvoie au vide, de l’ineffable qui serait un surplus de sens que nous apporterait la musique par rapport aux mots. Avec ce trio, nous sommes bien au-delà des mots, et de quelconques réserves qu’il serait séant de formuler.

Encore un mot...

Pierre de Bethmann a récemment accordé une interview à l’un de ses pairs, Laurent de Wilde, pianiste, auteur, conférencier et animateur de radio. Mais Pierre considère que c’est Laurent qui lui a fait ce jour-là un magnifique cadeau de Noël. Vous pouvez la suivre sur Internet, elle est passionnante, presque autant que celle que j’ai obtenue de Pierre (je plaisante). Il raconte comment il a rencontré, à l’occasion d’une Master Class, Herbie Hancock qui, comme avait dit Alain Gerber à propos de Nat King Cole (encore la formule piano-guitare -basse), aura laissé l’art pianistique dans un état différent de celui qu’il avait trouvé avant. Pierre de Bethmann, alors tout jeune, hésitait encore entre sa carrière de consultant en entreprises et celle de musicien. Il a joué à Herbie une composition de son cru, en 7/4, on ne se refait pas. Herbie lui a dit qu’il n’avait aucun conseil à lui donner et qu’il pouvait désormais voler de ses propres ailes. C’est ce jour-là que Pierre a décidé de devenir musicien professionnel, à part entière. La suite a démontré que les deux hommes ont eu  raison.

Une phrase

La carrière de Pierre de Bethmann s’étale désormais sur une période de près de trente années : après Prysm, le trio des quatre essais parus en CD et un supplémentaire où Nelson Veras à la guitare remplace le batteur Tony Rabeson ; après la série Illium à géométrie variable (quartet, quintet ou moyenne formation) ; et après les trois albums de Medium ensemble, formation de douze musiciens qui jouait ses travaux de composition, Pierre partage son activité entre ce nouveau quartet, les collaborations ponctuelles en tant que sideman (Pier Paolo Pozzi, Francesco Buzzati ou Sylvain Beuf), le quatuor de Piano Forte, qui rassemble quatre de nos meilleurs claviéristes et dont le succès ne se dément pas, et l’enseignement au Conservatoire National Supérieur de Musique où il tient la classe de piano avec Paul Lay et anime un atelier de composition appliquée.

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