État des lieux
15 Euros
Parution le 18 septembre 2026
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Thème
Qu’est ce qui m’appartient et me constitue ? Telle est la question qui lui trottait dans la tête depuis un bon moment déjà, avant que Bruno Chevillon, contrebassiste de son état, n’apporte une tentative de réponse en forme de solo absolu. Il n’est certes pas le premier à avoir emprunté ce chemin des crêtes, escarpé et plein d’embuches. Citons, parmi d’autres : Barre Phillips, Dave Holland ou Jean-François Jenny-Clark. Bruno Chevillon a eu, comme tout le monde, ses maîtres et ses références obligées dont certains que je viens de citer, il fut partie prenante de processus complexes de co-construction avec des partenaires de choix. Il a subi tant d’influences qu’il a patiemment modifiées, transfigurées jusqu’à devenir indiscernables, il a tellement écouté, jusqu’à l’écho ou au silence, il a tant donné, enfin, et reçu à l’avenant. Aujourd’hui, le temps est venu de dresser un état des lieux, une sorte de bilan provisoire, avec ce doute métaphysique qui ne le quitte jamais : qu'en reste-t-il ?
Bruno Chevillon répond sans détour à cette question, mais il lui a fallu au préalable construire cette géométrie de l’instant, cette implacable dramaturgie, le temps de nous dire : “voilà cet objet à quoi je ressemble ou auquel j’aspire. Telle est ma grammaire, une pièce à conviction à coup sûr, et faites-en ce que bon vous semblera mais, de grâce, jugez par vous-même.”
Cet album a une histoire. C’est l’idée d’un ingénieur du son hors pair, Philippe Teissier Du Cros qui, aidé des musiciens de son choix, voulut construire avec eux des architectures du son (Architects of sound) à destination des audiophiles. Le projet fit long feu, mais Bruno avait gardé en mémoire cet enregistrement : plus d’une heure trente d’un matériau sonore exceptionnel, capté dans le temple protestant du Bon Secours à Paris. Les deux hommes reprirent contact et décidèrent de recommencer les choses ab initio. Bruno n’eut guère de mal à franchir l'abîme du temps, ces quinze années écoulées. Certes il n’est plus celui qu’il fut à l’époque : plus de fougue et de force considère-t-il aujourd’hui avec circonspection. Et alors ? c’est le titre d’un album de Portal, l’un de ses maîtres.
On se mit donc au travail. Le choix fut drastique, il n’était pas question, en effet, d’excéder la durée convenue d’un album. L’essentiel était de respecter l’acoustique si particulière du lieu. Les acoustiques, devrais-dire, puisque les captations ont été prises en différents endroits de la nef ; encore faut-il préciser que la distance entre l’instrument et le micro, jouant sur l’écho et la réverbération, a été volontairement soumise à des variations salutaires : si loin, si proche. Au-delà de la résurrection du matériau brut, de l’exhumation de ces archives, il était indispensable d’agencer ces séquences sonores abstraites, par bien des aspects, en une ligne de progression qui fut incontestable.
Points forts
Le résultat obtenu se présente sous la forme d’un tout parfaitement cohérent : douze états des lieux, qui sont autant d’offrandes musicales à certaines grandes figures qui ont compté dans la formation et le parcours de Bruno Chevillon. Elles sont bien différentes, non seulement en raison de leurs domaines d’intervention, mais aussi de leur personnalité. Le voyage auquel nous invite le contrebassiste lui ressemble : esprit d’ouverture, prestige des références et hauteur de vue.
On va ainsi (E la nave va) de l’architecture contemporaine (Peter Zumthor) au théâtre (Claude Régy et Peter Brook) et au cinéma (David Lynch), de l’art conceptuel (Za Marina Abramovic) à la sculpture monumentale (Richard Serra). Les musiciens aussi sont forcément présents et les contrebassistes en tête, qu’ils aient tutoyé la musique contemporaine (Barry Guy ou Stefano Scodanibbio) ou célébré le jazz (Gary Peacock ou Marc Johnson).
C’est par le titre du morceau, toujours écrit dans la langue du créateur auquel il rend hommage, que Bruno fait le pont avec son offrande. Pourquoi l’ont-ils tous marqué, d’une manière ou d’une autre, et leur art plus encore ? Parce qu’il reconnaît en eux ce qu’il appelle des artistes-monde, comme on dit des villes-monde. Au-delà de cette comparaison, qu’ajouter de plus ?
Bruno ne se trouve pas seul face à son instrument, malgré les apparences. Nous venons de toucher un mot à propos de tous ces fantômes avec lesquels il habite. Bien que la musique soit improvisée, il lui a fallu composer avec le lieu, ce temple du son à l’acoustique remarquable, qui est un personnage à part entière. Des pièces courtes, le plus souvent, pour éviter la dispersion et la perte. Avec une seule idée à la fois, variée jusqu’à épuisement si nécessaire. Chacune pourrait représenter l'hypothèse d'une musique que Bruno Chevillon aurait jouée à un moment donné, s’il n’avait pas été emporté, comme il dit, par la vague fracassante de la musique. Au total, une œuvre qui pourrait emprunter le titre d’un volume publié tardivement par Giorgio Steiner : Les livres que je n’ai pas écrits.
Cette musique ne se contente pas de répertorier des procédés connus, dussent-ils excéder les limites étroites de ce qu’on appelle communément le jazz. De fait, les morceaux qui lui font explicitement référence sont peu nombreux (Fingerboard flow). Il est vrai que l’expérience de Bruno Chevillon couvre un champ infiniment plus vaste. Il explore toutes les manières de jouer de la contrebasse, jusqu’à en inventer bon nombre au passage. Bruno se réclame du maître Pasolini pour lequel « La technique est un mythe ». Et pourtant, face à une telle profusion sonore, une telle efflorescence instrumentale, l’auditeur est tenté de se demander : mais comment ce diable d’homme fait-il pour obtenir ces sons ? Bruno, quant à lui, renverse systématiquement la formule : il part du son qu’il entend et se demande ensuite quels procédés mettre en œuvre pour l’incarner.
On commence par Passer le seuil avec une porte que l’on ouvre ou ferme, des bruits de pas sur le plancher, comme un acteur prenant possession de la scène (pièce offerte à Jean-Quentin Châtelain), on poursuit avec l’évocation saisissante d’une cascade obtenue uniquement par le patient travail du rebond de l’archet sur les cordes, c’est au tour des pizzicati-battements en réponse à la trouée lumineuse des gongs de Bali (The flight of the Crater, hommage à Turrell, le maître de la lumière) ; comment ne pas citer cette Walking bass en forme de révérence à Gary Peacock et Marc Johnson (Fingerboard flow)…
On pourrait poursuivre cette énumération dont le but unique est de montrer l’étendue formidable du spectre sonore (encore un histoire de fantômes) que nous offre cet art majeur enfin déployé : bruits de caisse, effets de résonance, jeux sur l’écho et la réverbération, splendeur des graves profonds, murmures et plaintes du suraigu, tremblements acides des legato, brise et battements légers d’une fin sublime qu’on supplie d’advenir, après tant de splendeur contenue (Il cerchio e la linea).
Quelques réserves
Il existe un mot dont l’usage est aujourd’hui devenu parcimonieux et c’est celui de grandeur. Pour ceux que la grandeur n’effraie pas, je recommande sans aucune réserve, cette œuvre-somme de Bruno Chevillon.
Encore un mot...
Au cours de l’entretien qu’il a bien voulu m’accorder, Bruno Chevillon a tenu à me traduire le titre qu’il a donné à la pièce conçue en hommage à l’architecte suisse Peter Zumthor. Une personnalité à part, qui a toujours mis un point d’honneur à se démarquer de la plupart de ses collègues, qui préfère la lenteur à l’affairement, qui se comporte comme un artisan soucieux du moindre détail et, par-dessus tout, qui est à l’écoute de l’esprit des lieux qu’il investit. Il attache une importance considérable aux matériaux qu’il emploie, comme certains musiciens à la matérialité du son. Le titre de la pièce que lui offre Bruno Chevillon est une citation de lui : « La pierre parle. Le bois murmure et le béton se tait ». On ne saurait mieux dire.
Une phrase
Bruno Chevillon ne se destinait pas spécifiquement à la musique même si, étudiant, il suit la formation de l’Ecole des Beaux-arts où il étudie la photographie et, parallèlement, les cours de contrebasse classique auprès de Joseph Fabre. Son projet, à la sortie des Beaux-arts, c’est le voyage en Italie pour y faire de la photographie d’architecture. La vie en a décidé autrement et le jazz l’a cueilli sur son seuil. Aujourd’hui encore, il dit ne pas l’avoir choisi. Il s’inscrit dans la classe de jazz d’André Jaume qui, très vite, l’invite à jouer en concert avec lui. Depuis, Bruno Chevillon n’a cessé d’être le contrebassiste de référence, celui que tout le monde s’arrache. Pour lui, seuls quelques-uns ont compté : Louis Sclavis, Michel Portal, Daniel Humair, Paul Motian. C’est aujourd’hui son deuxième album en solo, après Hors-champ (2007).
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