Marcenay
Parution le 10 octobre 2025
14, 99 Euros
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Thème
Le compositeur et saxophoniste Olivier Temime a décidé de changer de vie. Il a abandonné le tumulte de la capitale pour une retraite bourguignonne dans un petit village du nom de Marcenay, à ne pas confondre avec Marsannay, célèbre pour son vin gris. D’où le titre de son dernier album.
Il partage désormais son temps entre l’enseignent dans les écoles, contribuant ainsi à innerver le tissu local de la sève jazzistique, et son travail personnel. Lassé des pratiques du milieu parisien, qui s’exercent souvent au détriment des musiciens eux-mêmes, il a créé son propre label ce qui lui permet, pour le plus grand bonheur des amateurs qui lui témoignent souvent leur gratitude, de jouir d’une liberté complète dans le processus créatif.
Il continue cependant d’arborer, comme par le passé, sa coiffure iroquoise sans doute en hommage à l’un de ses deux maîtres qui l’avait un temps adoptée, en 1959, pour être précis : Théodore ‘Sonny’ Rollins (95 ans, Dieu le préserve). L’autre maître d’Olivier, c’est évidemment John Coltrane. Il n’a pas choisi entre les deux rivaux (Coltrane ôtait le sommeil à Sonny), et son jeu en représente aujourd’hui une vivante synthèse. Bien sûr, il a d’autres admirations : Gato Barbieri que fut responsable de la musique du Dernier Tango à Paris, avec Daniel Humair à la batterie. Il cite aussi Phaorah Sanders (toujours l’égyptomanie). Par surcroît, il a échangé in vivo avec Dave Liebman (Coltrane encore) et Johnny ‘The little giant’ Griffin (Rollins sans doute).
Il en résulte un style de saxophone qui maintient vivante une tradition qui remonte au milieu des années cinquante dont Sonny, au sein du quintet de Max Roach-Clifford Brown fut l’un des inventeurs : le hard-bop. Quant à Trane lui-même, il fut un hard-bopper de stricte observance avant de faire voler en éclat ce fragile équilibre stylistique en 1960, avec son quartet historique.
Pour ce nouvel opus, Olivier Temime a adopté une formule saxophone-orgue Hammond- batterie, qui renvoie aux riches heures du père de l’orgue moderne, Jimmy Smith, assisté à l’époque, nous sommes dans les années soixante, du funky saxophoniste Stanley Turrentine. Olivier Temime, quant à lui, a choisi de s’entourer de deux musiciens d’exception : Emmanuel Bex à l’orgue et Simon Goubert aux drums qui ne contribuent pas pour peu à la réussite de cette opération revival.
Points forts
L’implantation nouvelle d’ Oliver en Bourgogne a stimulé son inspiration en lui permettant d’écrire toute une série de compositions originales dont une partie compose cet album. Il s’inscrit dans les canons jazzistiques avec des morceaux de trente-deux mesures de structure AABA qui privilégient une approche souvent modale avec des métriques en 4|4 ou 3|4. Pour Oliver, l’élément déclencheur, ce qui détermine tout le reste, reste la mélodie et l’auditeur ne restera pas insensible à ces mélopées faites parfois de quelques notes qui vous trottent dans la tête.
Olivier Temime, dont les deux partenaires sont au moins d’une décennie plus âgés que lui, est convaincu qu’ils en remontreraient aux jeunes générations par tant d’audace et de folie maîtrisée. Je dois dire que je ne suis pas loin de partager cet avis, tant ils font preuve d’une liberté maîtrisée qu’on n’acquiert qu’après des années d’expérience.
Emmanuel Bex fut d’abord pianiste. Lorsqu’il écouta pour la première fois Eddy Louiss, il décida d’opter pour l’orgue Hammond. Il a souhaité rendre hommage à son maître, à l’instar de Claude Nougaro jadis avec C’est Eddy en lui dédiant, après toutes ces années, son dernier album : Eddy m’a dit. Un jour que le producteur André Francis présentait Eddy Louiss avant un concert France Musique, nous devions être au début des années soixante-dix, il eut ses mots : « Eddy Louis est le meilleur organiste français, quand il est en forme, c’est le meilleur organiste européen et quand il est vraiment très en forme, c’est le meilleur organiste au monde ». On se souvient de ce qu’avait dit du jeu de pédale d’Eddy Louis, Stan Getz, lorsqu’il l’avait engagé au sein de son éphémère quartet européen : « Auriez- vous imaginé que je puisse me priver d’une contrebasse ? Et il ajoutait : « Le jeu de basse d’Eddy est tellement complet que je ne ressens pas la différence. ».
Olivier pourrait facilement reprendre à l’endroit d’Emmanuel Bex le propos de Stan Getz destiné à Eddy Louiss, tant son jeu à la pédale basse est impressionnant de sureté et de vélocité jusqu’à se présenter au premier plan sonore comme dans Ethan’s Walk ou Le Lion et la Girafe lorsque les accords des deux mains lui en fournissent l’espace sonore. Mais cessons-là les comparaisons, il y a bien longtemps qu’Emmanuel a su s’éloigner de son maître pour développer librement son propre style, avec un sens des couleurs sonores et une diversité de timbres qui dépassent presque celles du maître.
Quant à Simon Goubert, il est proprement époustouflant. Sa figure de référence à lui est incontestablement Elvin Jones (le batteur du quartette de John Coltrane). On sait qu’Elvin a repoussé très loin certaines limites de l’instrument avec un tempo souvent implicite sur la ride cymbale et un rythme ternaire renouvelé par l’usage abondant du triolet. Simon Goubert a retenu, on ne peut mieux, l’enseignement du maître avec un jeu qui, malgré sa complexité et sa subtilité, garde la pulsation, le swing, utilisons le mot puisque, contrairement aux Américains qui ne connaissent que time, il est à notre disposition -toujours la précision de la langue française-, comme l’une des finalités de son jeu. On reconnait enfin les grands batteurs à la qualité de leur frappe. Nul doute, qu’à cette aune, Simon Goubert fait partie des plus grands.
Ce contexte est propice à l’élévation de la voix du saxophoniste qui s’exprime principalement au ténor, avec cependant des incursions au soprano. Son style expressionniste, plein de véhémence et de paroxysmes parfaitement maîtrisés fait ici merveille, comme dans la coda d’Aldoza, pour ne prendre que cet exemple topique. Olivier Temime célèbre les noces du lyrisme et de l’extraversion, de l’incantation et du recueillement, de l’exubérance et de la méditation. Si son art se rattache à certaines formes désormais historiques du jazz, il est capable de nous apporter une incontestable fraicheur d’inspiration qui tient beaucoup à l’authenticité de sa démarche.
Il résulte de tout cela une musique pleine de joie, d’allant et d’enthousiasme qui invite à la danse et au mouvement des corps.
Quelques réserves
Cet album a été unanimement accueilli dans la presse comme une pleine réussite. Nous n’ajouterons aucune fausse note à ce concert de louanges, bien au contraire. Aucune réserve.
Encore un mot...
Olivier Temime a longtemps pratiqué quotidiennement son instrument. Quand il faisait le bœuf dans les clubs la nuit et qu’il ne s’était pas trouvé au point sur un thème qu’il ne connaissait pas, il le reprenait dès le lendemain pour mieux se l’approprier. Il répétait alors quotidiennement à raison de six heures par jour. Sa maîtrise instrumentale, chèrement acquise, lui permet aujourd ‘hui de relâcher son effort qu’il ne reprend à un rythme soutenu que lorsqu’une échéance se présente. C’est le signe de la maturité.
Une phrase
Olivier Temime étudie la musique avec un professeur particulier avant d’intégrer la classe de jazz du Conservatoire de Marseille. Il participe à des orchestres de rue. Avant de rejoindre la capitale où il multiplie les rencontres avec Wynton Marsalis, Steve Grossman, Emmanuel Bex, les frères Belmondo ou Daniel Humair. Il publie aujourd‘hui son douzième album sans compter la trentaine d’albums à laquelle il a contribué en tant que sideman.
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