Une histoire qui finit mal

Un thriller étrange et bien mené jusqu’au bord de l'abîme (du monde de l'édition)
De
Evelyn Clarke
Seuil/ Verso
Traducteur Robin Bouder
Parution en avril 2026
512 pages
21,9 €
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Thème

Résumer Une histoire qui finit mal est aussi succinct que la synthèse de couverture : un auteur à succès, Arthur Fletch, décède sans avoir terminé le dernier tome de sa série culte. La tuile pour l'éditeur ! La solution : sur une île écossaise, l'éditeur et son agent rassemblent 6 auteurs dans la maison du défunt avec une mission claire : ils ont 72 heures pour proposer, chacun, la "meilleure" fin au roman. Pour l’élu(e), un contrat plus que mirobolant, une promesse de célébrité. 

Ils sont issus de la middlist des éditeurs - c'est-à-dire des auteurs pas trop connus pour accepter d'écrire cette fin sans la signer : une autrice de romances, une jeune pleine de promesses, un auteur de science fiction, un autre de livres "d'horreurs", une autrice de roman pour "jeunes adultes", un couple auteur de thrillers. Ils ne se connaissent pas, découvrent les lieux et la complexité de la tâche. Ce qui pourrait être une saine émulation "en résidence" se transforme en un huis clos fatidique où l'on ne sait si ce sont les lieux ou les protagonistes qui mènent une danse macabre pour qu'il n'en reste qu'un. 

512 pages de surprises et de mystères, pour un suspens dans les règles de l’art, et délicieusement assaisonné d'autodérision sur le monde littéraire anglo-saxon.

Points forts

L’histoire est originale, truffée de clins d’yeux qui seront sans doute un cache-cache délicieux pour les amateurs du genre. Agatha Christie n’est pas loin.

Comme il se doit dans les thrillers anglo-saxons, une part importante et nécessaire est accordée à la découverte et à la psychologie des personnages, tous archétypiques dans le genre littéraire dont ils sont spécialistes. Et comme dans une mise en scène trop bien réglée, tout se dérègle par fragments, laissant chacun dans le doute entre hasard, mystère et préméditation.

Beaucoup de surprises attendent le lecteur, et c’est une qualité pour ce genre de roman policier.

Touches d’humour et d’autodérision, les auteurs (dans l'île écossaise) et les auteurs (du roman) nous délivrent un tableau sans concession du monde de l’édition, de l’hypertrophie de l’ego des auteurs célèbres aux pratiques peu éthiques des éditeurs, des profils d’auteurs et de leurs « trucs » d’écriture, et pour clore l’inventaire, du rôle nouveau de l’intelligence artificielle.

Formellement, le roman se déploie telle la lecture d’un story board, passant de l’incontournable présentation des personnages, puis, comme un compte à rebours (fatal), le rôle et le point de vue successifs des personnages principaux. 

Les chapitres sont courts, émaillés à partir de la moitié de l’intrigue, des indispensables flash-backs qui éclairent le comportement des protagonistes.

Et un petit plus, une couverture très « second degré », avec la tranche du livre imprimée de rouge et de quelques objets (notamment macabres) en relation avec l’intrigue !

Quelques réserves

512 pages peuvent effrayer un peu. Le début du roman, l’entrée en scène des protagonistes, peuvent paraître un peu lents ou longs. Mais vous êtes comme sur un toboggan - on démarre lentement, et on finit par aller si vite qu'on a du mal à s'arrêter !

Encore un mot...

Avec Une histoire qui finit mal – c’est clair dès le titre, le ton est donné : on se demande comment, et c’est ce qui vous enchaîne jusqu’à la dernière page. Si l’intrigue est bien menée, elle ne fait pas seule l’intérêt de la lecture. Menée par un couple d'autrices, qui s’étaient « jurées de ne jamais coécrire de romans », elle mélange les talents de l’une et l’autre. La qualité de la mise en scène, la structure énigmatique de l’intrigue, évoquent à la fois les ambiances des films Le nom de la rose de Jean Jacques Annaud et des Hauts de Hurlevent de Luis Bunuel, sans l’histoire d’amour ! L’expérience du monde de l’édition produit des personnages archétypiques et reproduit des situations probablement vécues. Evidemment ne ratez pas l’épilogue, ultime pied de nez que Evelyn Clarke adresse tout à la fois à ses personnages, au monde de l’édition, et au lecteur ! 

Une phrase

  •  « Ces livres relèvent peut-être du pur génie, toutefois une chose est sûre : leur auteur est un abruti de première.
    Alors certes, Kenzo est fan de son œuvre. Mais plutôt mourir que de l'avouer devant ce connard de Jaxon Knight.
    Il reporte son attention sur le chili pour en savourer l'odeur, et saisir cet instant béni où les senteurs distinctes des ingrédients se mêlent pour n'en former qu'une. Voilà qui pourrait servir de métaphore pour l’écriture. La cuisine et l'art ont beaucoup en commun.
    Malcolm s'approche furtivement de Priscilla pour lui demander à quoi ressemble le travail d'une écrivaine de romance, en insistant particulièrement sur ce dernier mot avec le plus de condescendance possible.
    - J'ai cru comprendre qu'il s'agissait avant tout de... suivre certains stéréotypes ? dit-il.
    Kenzo se crispe, mais Priscilla ne se laisse pas démonter.
    - Comme pour tous les genres littéraires, dit-elle en mélangeant les légumes. Les écrivains médiocres se contentent de les utiliser, c'est tout. Alors que les grands, comme Arthur Fletch, s'en servent pour mieux les tordre.
    - Je vois, répond Malcolm d'un air suffisant. Mais pourquoi les tordre quand on peut les casser, tout simplement ? » P. 117

  • « Il est suffisamment proche à présent pour voir les larmes rouler sur ses joues, la peur briller dans ses yeux.
    - Il est mort, hein ?
    Le soleil s'est caché derrière d'épais nuages noirs.
    Jaxon déglutit en hochant la tête.
    - J'ai essayé de le sauver, dit-il sans réfléchir. J'ai essayé. J'étais en train de finir mon footing, je l'ai vu au bord du vide et j'ai cru qu'il allait sauter, alors j'ai essayé de le rattraper avant... Mais je n’ai pas…
    Peut-être que s'il avait couru plus vite, peut-être que s'il n'avait pas déjà épuisé toutes ses forces, peut-être que s'il avait réussi à gagner ne serait-ce qu'une seconde sur ce dernier sprint, il serait arrivé à temps.
    Bon sang.
    - Il faut que tu me croies, Mill.
    Elle secoue la tête, comme si elle ne le croyait pas justement, le regard oscillant entre Jaxon et la falaise.
    - Tu me connais !
    - Pas tant que ça.
    Aïe.
    - Assez pour savoir que même si je peux être un vrai connard parfois, je ne suis pas un meurtrier !
    - Tu... (Elle se redresse.) Promets-moi que tu ne l'as pas poussé.
    - Promis, c'est promis ! Je t'en prie, dis-moi que tu me crois... »  P. 366

L'auteur

Evelyn Clarke, à l'image du couple auteur de thrillers invités au défi de conclure le roman, est un pseudonyme pour deux auteurs complices : V.E Schwab et Cat Clarke. Pour une fois, laissons la parole à l’attachée de presse pour découvrir ces deux autrices : « C'est par une nuit noire et orageuse à Edimbourg que V.E. Schwab, autrice à succès plébiscitée par le New York Times, fit part à son amie de longue date, la scénariste Cat Clarke, d'une idée des plus saugrenues : écrire un livre à quatre mains. Avec plus d'une vingtaine de livres à son actif, dont la trilogie Shades of Magic et La Vie invisible d'Addie LaRue, V.E. s'était déjà fait un nom, mais s'était jurée de ne jamais coécrire de roman, encore moins une histoire qui ne relève pas de la fantasy.

Quant à Cat, après une carrière d'éditrice, puis d'autrice young adult (on lui doit notamment les romans Confusion, Girlhood et Cruelles), elle avait quitté le milieu de l'édition pour travailler dans l'industrie du cinéma, tout en jurant de ne plus jamais écrire un livre de sa vie. Et pourtant, le destin - secondé par cette idée follement irrésistible, il faut bien le dire - se joua de leurs belles promesses. » Nous ne pourrions dire mieux !

Ajouter un commentaire

Votre adresse email est uniquement visible par Culture-Tops pour vous répondre en privé si vous le souhaitez.

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir

Polars
Chaos
De
Christopher Bollen