Avec les fées

Une quête mystique et exaltée sur les confins des terres celtiques
De
Sylvain Tesson
Equateur Littérature
Parution en janvier 2024
214 pages
21 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Au départ est l'idée du voyage. Un voyage à la Sylvain Tesson. Vers des inconnus qui parlent, avec des livres qui inspirent. Ce voyage, c'est la navigation sur les souvenirs de la civilisation celte au bord du soleil couchant, partant du cap Finisterre (en Espagne), de la Bretagne aux Cornouailles,  le Pays de Galle, l'Irlande, l'Ecosse, les îles de Skye, Orcades et Shetland et retour par les canaux calédoniens et du nord. Cette navigation en eaux de nacre et de tourmentes, nuits d'encre et mers brouillées, horizons de brumes et premiers matins du monde, s'accompagne de randonnées, à pied et en vélo, sur les landes, dans des lieux chargés d'histoire.

Sylvain Tesson y médite et nous raconte en journal de bord, sentiments, exaltations, mythologies, littérature. Tesson ne voyage pas sans ses livres et accompagne ces instantanés existentiels de réflexions sur la quête de sens, dont ces fées mystérieuses et si présentes sur ces terres fondatrices, sont les compagnes attendues et avidement recherchées. Il vous sera donné à l'arrivée de découvrir quelles sont celles de cet étonnant voyageur, et peut-être aussi, les vôtres !

Points forts

D'abord il y a le style : percutant comme un coup de marteau dans la roche, une vague contre la coque, des métaphores parfois drôles et si souvent justes, une description des côtes, des landes et des promontoires d'une poésie si particulière, brutale parfois, viscérale, assurément. Les chapitres sont courts, "géo localisés", accompagnés de cartes qui permettent de suivre le parcours, à voile, à pied ou en vélo.

Ensuite il y a l'évocation du mariage de la mer et de la terre, celui des hommes et des lieux,  sur ces côtes de légendes. Si les escales bretonnes, pointes, caps, abers et pierres dressés nous sont familiers, il ne faut pas résister à la tentation d'aller chercher sur internet la physionomie des endroits cités - notamment outre-manche. Pour l'avoir fait, la réalité est à la hauteur de la plume de l'aventurier.

Il y a encore l'évocation des légendes, des auteurs qui ont magnifié ces côtes et leurs habitants. Geoffroy de Monmouth et Chrétien de Troyes, pères de la légende du Roi Arthur et de la geste des chevaliers de la Table Ronde, coureurs d'un Graal dont Tesson nous propose d'intéressantes interprétations. Chateaubriand et Hugo bien sûr, Renan, Breton, Aragon, Shakespeare, Yeats, Debussy, Byron, Wordsworth et quelques autres sont aussi invités à la chorale des landes, des falaises et des stacks (pitons rocheux plantés en mer à proximité des côtes), compagnons de bivouacs autant que de confins, comme en témoigne la symbolique photo de la jaquette du livre.

Et au terme du voyage, une clé de lecture pour ces fées, compagnes de route et de rêve, essence de ce voyage : "qualité du réel révélée par une disposition du  regard", captation et jouissance de l'instant sur les promontoires du monde, pourrait-on dire autrement.

Quelques réserves

Ce roman peut se lire comme un récit de voyage original en la forme (un peu vachard et drôle vis-à-vis de nos amis du Royaume Uni) et facile à lire. Vous y trouverez peut-être des redites, mais c'est fugace. 

Au chapitre des réserves, exprimons plutôt un souhait : une version illustrée de cette navigation serait bienvenue, comme le fut sous forme de reportage photographique, La panthère des neiges.

Encore un mot...

Ni recueil philosophique, ni guide touristique sur la celtitude vue de la mer et de ses promontoires, ce roman est comme un journal de bord, plein de brumes, d'embruns, d'éclats de lumière entre les nuées, de pas aux bords du monde. La réflexion sur la quête du temps fait rêver pour peu qu'on se sente cueilleur de cet absolu si cher à Sylvain Tesson. Car ce roman témoigne clairement de la démarche littéraire et spirituelle de l'auteur, mêlant sous sa plume et dans sa chair, les expériences physiques à celles de l'esprit, l'exaltation des contrées sauvages, la détestation des urgences de la modernité. Pour l'avoir lu et apprécié, j'ai trouvé dans ce roman de Tesson, du Raspail en plus sec, du grandiose en plus court. Il souffle sur ces Fées le vent du large et des épopées. Une invitation à se plonger dans la magie du temps, d'un lieu, d'un rêve, ensevelis au tombant d'un rivage.

Une phrase

  • - "Le promontoire recèle trois trésors : la promesse, la mémoire, la présence. On se tient au bout d'un cap de l'Ouest, impatient de ce qui surgira (la promesse), heureux de ce qui se tient dans le dos (la mémoire) et campé sur la falaise (la présence). Devant, la mer. Le ciel s'y fond. Les hommes appellent « horizon» cette sublimation. […] La mer dit: « Là-bas, au-delà de la vue, une énergie inextinguible alimente mon mouvement dont chaque vague est la preuve.»” P. 22
  • - " Le littoral celtique est une même patrie, large de quelques kilomètres courant sur deux mille kilomètres de long, de la Galice à l'Écosse. Pour parler simplement, appelons-le « bande passante du baladin du monde occidental ». La même atmosphère régit ce ruban. Il abrite le même peuple d'oiseaux, se hérisse des mêmes rochers, se heurte au même ressac. Les clochers tintent du même métal et les yeux des hommes, délavés par la même iode, sont d'un identique turquoise. La société adoubée d'un saint chrême mêmement salé a connu un destin similaire de chagrins venus du levant et de rêves projetés au couchant. Un Asturien ne saurait se perdre dans une lande d'Écosse ni un Irlandais dans un bar de Roscoff. Un parapet peut constituer un monde." P 68
  • - "Au carré, j'apprenais les alexandrins du Brocéliande d'Aragon.
    « La vie est une avoine et le vent la traverse », bâbord.
    « Et le monde est pareil à l'antique forêt », tribord.
    « Mais le bel autrefois habite le présent »,bâbord.                                                     
    Le bateau roulait. Le café fumait. La cendre tombait. Preuves que le temps passait. Nous vivions sur le battant d'une horloge." P. 107
  • - "Qu'est-ce qui émanait de la profondeur de ce vieux paysage? « Une grâce », dit Benoît qui savait prier Dieu. « Le merveilleux », dis-je, moi qui ne savais pas. Quelle était la différence?                                                                                                                   
    Le merveilleux émane des choses. La grâce les surplombe. Le merveilleux est contenu dans le monde car il en est l'essence. La grâce s'en distingue car elle en est la source. Le merveilleux rayonne. La grâce ruisselle. L'un va de la chose à l'homme. L'autre du créateur à la chose. Le merveilleux irradie du réel et se diffuse au ciel. La grâce descend des nuées et inonde la terre. Le merveilleux révèle par le regard une force contenue. La grâce convoque dans le cœur une présence extérieure." P 114-115
  • - " Puis ce furent les villages du Sutherland, au nord de l'Écosse. Dans la bruine, je saisis une vérité britannique: l'amitié de la vie peut se précipiter dans le rond d'une tasse de thé sur une table de bois. Définition possible de la fée : la conscience d'un moment. La fumée d'un Earl Grey quand la pluie frappait au carreau pouvait faire l'affaire. Modestie de la fée : « Instant, demeure, tu es si beau », dit le Faust de Goethe." P.  184

L'auteur

Sylvain Tesson est un romancier passeur de mondes - sauvages, marins, alpins, un brin philosophe et "stégophile" - ce qui signifie qu'il a fait de l'escalade des façades, des toits et des flèches (d'églises ou de roches), une passion féroce, mise en sommeil depuis un grave accident en 2014. Géographe de formation, il parcourt le monde, plus à pied qu'en avion, en moto et bateau aussi, passion incessante qui le conduit à écrire en 1996 son premier récit. Il en écrira beaucoup d'autres, distingués du Prix Jeune de l'Institut de Géographie Nationale, des prix Médicis (Dans les forêts de Sibérie),  et Goncourt (Une vie à coucher dehors, pour les nouvelles). Il écrit aussi des récits, des nouvelles, des albums photographiques (sur ses voyages en Asie centrale), des films, à vocation documentaire. Son roman Sur les chemins noirs, paru en 2016 après son accident, a fait l'objet d'une belle adaptation au cinéma avec Jean Dujardin dans le rôle de l'auteur.

Pour un portrait moins académique, voici ce que dit de lui notre chroniqueur Paul Beuzebosc : «Gueule cassée» du temps de paix, Sylvain Tesson s’est fait un prénom en quittant le domicile national en quête des dernières terres où l’on ne demande pas de permis de séjour aux aventuriers. Depuis vingt ans, sa bourlingue a été traduite en vingt-quatre ouvrages dont les titres ne respirent pas l’air du temps. Il y est question de montagnes, de forêts, de steppes, d’étoiles, de monde vagabond, de lacs et de lunes,… Bref, rien des centres « d’intérêt » des clones lassés qui hantent les plateaux télévisés de la littérature contemporaine.

Commentaires

Anne Eudes
lun 05/02/2024 - 15:45

Superbe livre où la poésie des mots se mêle à l’imaginaire des pensées. Un voyage à la fois magique et grandiose. J’ai retenu cette phrase : «  Le vent est la joie de vivre de la mer » … Encore bravo à Sylvain Tesson

Armel
jeu 15/02/2024 - 07:16

Cher Sylvain,

Le merveilleux ne se convoque ni ne se prémédite au risque de le faire sonner creux et ennuyeux !
A fortiori, si on le croit exclusivement niché dans les paysages, sans jamais imaginer l'apercevoir auprès de ceux qui les peuplent.
Heureusement il advient là, où et quand on ne l'attend pas, c'est même sa nature première, le sel de son essence.
Le recours permanent aux citations d'auteurs pour la plupart paresseusement sorties de leur contexte ne renforce pas non plus votre échafaudage branlant de l'évocation du merveilleux.
Et de grâce Sylvain, ne tentez pas de nous expliquer de manière aussi erronée que ridicule, le point d'équilibre d'un voilier, question pourtant assez simple de mécanique des forces niveau 4eme, que vous bafouez de votre ignorance crace en la matière, et qui pourtant fait aussi partie de la culture au même titre que les classiques grecs, Rousseau ou Yeats.
De même pas la peine non plus d'avoir recours aux quelques stéréotypes et poncifs habituels de la marine à voile, dès lors que vous êtes juste 3 plaisanciers sur un bateau de plaisance moderne, très certainement loué pour l'occasion (préméditée), ça n'apporte pas plus de merveilleux, que de réel "gaillard d'avant" à votre esquif, généralement frêle...
Ou plus grave, vos théories vaseuses sur la poursuite de l'élan vers l'ouest du peuple celte dont les américains seraient les derniers représentants, proches de finaliser ce grand circum autour de la planète pour finalement rejoindre, par l'ouest donc, leur berceau originel du centre de l'Europe, l'Ukraine...
Franchement, autant de divagation délirante sous couvert de proposition poétique ou encore le départ du Mayflower sous la pression des romains au xvii ème siècle !!! Où sont la poésie et le merveilleux dans ce verbiage abscons, on atteint là les limites de cet exercice poussif, pour nous emmener vers des contrées ternes sans relief, qui semblent abandonnées de toute émotion sincère. Les fées peuvent continuer à dormir tranquilles sur leurs 7 oreilles, vous ne les avez pas réveillées, malheureusement...

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