Averroès ou le secrétaire du diable

L'opposition éternelle et universelle entre intelligence et obscurantisme. Un livre magnifique.
De
Gilbert Sinoué
Editions Fayard - Roman
Notre recommandation
4/5

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Lu / Vu par Culture-Tops

Thème

La biographie romancée du philosophe arabe Averroès. 

Trois niveaux de lecture : sa vie, sa pensée, et les réactions postérieures. 

Il nait à Cordoue en 1126, dans l’Espagne musulmane, issu d’une famille de l’élite, de cadis (hommes de lois). Sa vie se situe dan Al-Andalous sous la domination des Almohades.

Il se forme auprès des maîtres les plus prestigieux, d’abord au droit, puis à la médecine (Abubacer) et à la philosophie, sans oublier la théologie, l’astronomie et les mathématiques. Son érudition est exceptionnelle. 

L’échec de son unique expérience de l’amour ne l’empêche pas de fonder une famille unie et de porter à l’épouse choisie pour lui une affection sincère. 

Il est appelé au contact des plus grands (notamment les califes Abd Al Mumin, Youssouf et Al Mansour) pour ses diverses compétences. 

Il fait une carrière au plus haut niveau comme médecin, comme conseiller puis comme cadis à son tour. 

Musulman sincère et adepte du libre arbitre, sa philosophie rejoint celle d’Aristote et il doit jongler pour concilier tout cela et faire exister ses idées dans un monde dominé par l’obscurantisme religieux. 

Il meurt en 1198, rejeté et oublié, après avoir écrit de nombreux ouvrages. 

Le roman est ponctué de chapitres à part illustrant les réactions de dirigeants, de religieux ou de penseurs post Averroès : notamment Thomas d’Aquin, Pétrarque, Dante, Frédéric II, le concile de 1210 et celui du Latran.

Points forts

1) La découverte d’Al Andalus, l’Espagne musulmane, et de son art de vivre, de ses élites remarquables, de sa culture : une civilisation riche, avancée et raffinée.

2) Un personnage passionnant et son oeuvre qui mérite sa grande réputation.

3) Un style parfaitement approprié et qui aide à plonger dans l’époque. Sinoué fait preuve encore une fois de son grand talent de conteur.

4) Une documentation en profondeur et aboutie, partant de nombreux écrits historiques sur le sujet, et édifiante sur de nombreux plans : sur la médecine étonnamment avancée ; sur une riche période de l’histoire de l’Espagne et de l’Islam, les Almohadès, avec ses excès et ses richesses, y compris sociales ; et surtout sur la pensée d’Averroès, inspirée d’Aristote et des philosophes grecs qu’il a contribué à faire connaître, une philosophie toute entière dévouée
à concilier la sagesse, la réflexion et la logique avec le contenu indéfiniment analysable du Coran.

5) Un travail exigeant, admirablement réussi dont le lecteur ressort enrichi.

6) Le livre est semé d’inter chapitres qui relatent des réactions à la pensée d’Averroès au cours des trois siècles suivant sa mort. L’islam fermé à la pensée logique se trouve presque surpassé par le catholicisme lorsqu’il s’exprime sur ces sujets notamment jusqu’au concile du Latran. Très intéressante aussi, l’attitude de Thomas d’Aquin, pensée magnifique et tiraillée; il tentera finalement une démarche similaire à celle d’Averroès et subira les mêmes foudres.

7) Cet ouvrage développe une saine réflexion sur un thème quasi universel, qui se révèle aussi ancien qu’actuel : le conflit entre la raison et l’obscurantisme et ses conséquences, quelle que soit l’époque, quelle que soit la religion.

Quelques réserves

1) Personnellement, je regrette le désordre chronologique dans l’apparition des chapitres consacrés à l’après Averroès, et aussi les nombreux sauts dans le temps au cours du récit, qui compliquent la lecture.

2) Les textes d'Averroès étant quasi impossibles d’accès, traduits au mieux en arabe ou en latin, on regrette une absence de contact direct avec la source de sa pensée.

3) Je reste sur ma faim quant au devenir de l’œuvre d’Averroès, l’état actuel de sa conservation. A la fin de la biographie, il est dit que tous ses livres ont été brûlés (sauf un). Et pourtant, au cours des temps qui s’ensuivirent, son œuvre a fait l’objet de nombreuses analyses… Après un tel travail, on aimerait trouver un catalogue de ce qui a été écrit, de ce qui est perdu de source sûre, de ce qui existe aujourd’hui, des traductions qui ont été faites et des lieux de conservation.

Encore un mot...

Une confidence: après avoir passé deux soirées à parcourir cet ouvrage sur le mode détente, j’ai dû tout relire et prendre des notes; par respect pour vous, je ne pouvais continuer ainsi ! Je ne le regrette pas : voici un livre magnifique, à recommander vivement, d’abord pour ce qu’il est, et
ensuite pour l’effet miroir qu’il projette sur notre actualité.

Une phrase

Une conversation entre le Calife Youssouf et Averroès :

- Calife : « Tu ne nies donc pas l’existence de Dieu.
- Averroès : En aucun cas.
- Cette conviction s’appelle la foi.
- Non, Seigneur, la logique. Tout instant suppose un temps qui le précède, et il ne peut y avoir eu d’instant qui ne fût précédé d’un autre instant. Pourquoi un corps se met-il en mouvement dans telle direction plutôt que dans telle autre ? C’est qu’il est poussé par un autre corps. Celui-ci à son tout est poussé et ainsi de suite. Mais les choses ne peuvent aller indéfiniment. Il faut un premier corps qui ait poussé les autres, n’étant pas poussé lui-même. Aucun corps n’est mis en mouvement sans être mû. Ce principe est une vérité d’expérience ; elle s’applique à toute chose divisible. Il n’y a donc pas de monde créé. Mais un créateur. »

L'auteur

Né au Caire, Gilbert Sinoé fait ses études chez les jésuites et vient à Paris pour étudier la guitare, à l’Ecole Normale de Musique de Paris. Il connait un certain succès comme auteur de chansons et c’est à quarante ans qu’il écrit son premier roman. Il se spécialisé dans le roman d’histoire, le plus souvent situé en Orient, autour de son Egypte natale. Il écrit également des scénarios et des dialogues pour le cinéma.

Parmi la trentaine de romans qu’il a publiés à ce jour, on note plus particulièrement « le Livre de saphir » qui obtient le prix des libraires en 1996, « la Pourpre et l’olivier », et l’ « l’Egyptienne ».

Commentaires

Gilbert Sinoué
jeu 14/12/2017 - 15:31

Merci pour cette analyse aussi brillante que parfaitement objective.

Ali Hamadache,…
sam 02/02/2019 - 09:50

Déjà présenter Averroès comme un arabe alors qu'il est Amazigh (Berbère) est plus qu'un
mensonge, une manipulation, une imposture!

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