Azincourt par temps de pluie

La plus grande raclée de la Guerre de Cent Ans racontée par le truculent Jean Teulé
De
Jean Teulé
Mialet-Barrault
Publication le 02 février 2022
208 pages
16 €
Notre recommandation
3/5

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Lu / Vu par

Thème

 « The day is not mine », doit se dire Henry V d’Angleterre en août 1415 quand il comprend à Harfleur que, conquérir la France, ce ne sera pas pour cette fois. Renonçant à remonter la Seine, il décide de longer les côtes par l’intérieur pour ramener chez elle son armée affamée et décimée par la dysenterie, histoire de franchir la mer à Calais. Mais bizarrement, alors qu’elle n’a pas bronché jusque-là, c’est le moment que choisit la chevalerie française pour décider de coincer l’Anglais qui ne cherche pourtant « ni le roi ni la bataille ». Le vendredi 24 octobre, voilà donc Henry V bloqué par Charles d’Orléans et toute la noblesse, dans un champ labouré, entre deux bois et deux villages, Maisoncelle et Azincourt.

En surnombre, en pleine forme, arrogants comme pas deux et certains de l’emporter, les Français font la bamboche toute la nuit qui précède la bataille pendant que les Anglais disent leurs prières et réfléchissent à une stratégie. Le lendemain, le 25, au point du jour, alors qu’une pluie drue interminable continue de tomber sur un terrain transformé en marécage de gadoue, le désastre français le plus sanglant et la dérouillée la plus inutile de l’époque s’apprêtent à se jouer…

Points forts

  • Dans ce livre court, Teulé ne s’embarrasse pas de contexte. Pour la grande Histoire, on se reportera à la petite biblio en fin d’ouvrage, dont le Azincourt de Philippe Contamine, excellent et regretté médiéviste. Plutôt que de remonter à Mathusalem, ou plutôt aux origines de la Guerre de Cent Ans et de cette loi salique sur laquelle s’appuieront les Anglais pour revendiquer la couronne de France, Teulé veut se concentrer sur la bataille elle-même et c’est une bonne idée.
  • Si Azincourt fait couler encore plus d’encre qu’elle n’a fait gicler de sang, c’est qu’elle sonne le glas de la chevalerie française et de ses us guerriers. Teulé raconte la tradition mise en échec par une poignée d’archers anglais ramassés dans des tavernes mais habiles, entraînés et bien placés, qui sèment tout de suite le chaos chez les Français encombrés par leurs chevaux caparaçonnés, leurs lourdes armures, leur forêt d’oriflammes, leurs arbalètes pesantes dont la mécanique se grippe sous la pluie. En trois heures, toute la noblesse française ou presque est massacrée, la France n’a plus de tête, et les quelques happy few nobles ayant échappé à l’hécatombe sont envoyés illico à la Tour de Londres par Henry. 
  • A cet événement, Teulé applique un peu le traitement d’une BD animée et réussit à faire d’une boucherie peu glorieuse un livre souvent amusant. On se croirait parfois dans Astérix, quand les Romains tombent comme des mouches sous les grosses baffes d’Obélix, capable de pulvériser d’un coup une légion entière. Et puis, avec la verve réjouissante qu’on lui connaît, l’auteur passe à l’aise du pastiche médiévalisant au ton direct du français d’aujourd’hui, glissant aussi de-ci de-là quelques vers de Charles d’Orléans - chef de guerre qui brillera davantage par ses poèmes écrits en prison que par ses faits d’armes à Azincourt. A la sortie du livre, la presse s’est saisie de cet angle loufoque dans ses titres : «L’art français de la lose» (Les Echos), «La dégelée d’Azincourt »(Libé), «Bamboche fatale»(Le Point). 
  • Mais la dimension tragique n’est pas pour autant évacuée du récit. Son porte-parole est un personnage fictif qu’on n’attend pas : la jolie Fleur de Lys, une petite ribaude dont le prénom pourrait suggérer qu’elle représente le peuple de France embarqué dans cette galère. Imaginez Falbala, drapée dans son châle jaune, faisant commerce d’un homme à l’autre la veille de la bataille et jouant au passage les lanceurs d’alerte sur la catastrophe annoncée. Évidemment, personne ne l’écoute, c’est une pute. Mais au plus fort de la bataille, postée sur un monticule tandis que ça s’étripe en-dessous, moins ribaude que vestale ou Athéna affligée, elle incarne le mépris pour  la bestialité grand-guignolesque des Grands en particulier et des mâles en général. 

Quelques réserves

C’est une pochade, mais c’est le parti pris.

Encore un mot...

 Un très bon moment de lecture comme toujours avec Teulé, qui donne envie de lire sur Azincourt et Henry V (à commencer par Shakespeare) et de (re)voir l’excellente adaptation de Kenneth Branagh pour le cinéma, Henry V. En revanche, on évitera The King sur Netflix, sauf à se fiche des nombreuses erreurs historiques.

Une phrase

“Dans l’obscurité de son bassinet percé de minuscules trous qui assourdissent sa voix, le connétable de petite taille soulève sa visière afin de se faire mieux entendre : « Lancez la cavalerie, j’ai dit :’Lancez la cava…' Une flèche file dans sa bouche grande ouverte et sort à la base de sa nuque. Faisant partie des premiers culbutés, oh, il a canné, Charles 1er d’Albret ! Il aurait dû se placer à l’arrière comme le roi d’Angleterre ! (pp 119-120)

L'auteur

 Né en 1953, Jean Teulé entre en 1978 au journal L’Echo des Savanes (revue de BD fondée par Bretécher et Gotlib) et travaille à partir de photos qu’il redessine. En 1990, après avoir reçu un Prix de la Bande Dessinée - prix qui, dira-t-il, lui donne l’impression d’être mort -, il abandonne cette première carrière, fait un temps des expériences télévisuelles puis choisit de se consacrer à l’écriture. Il publie chez Julliard quatorze romans dont Rainbow pour Rimbaud( 1991), Ô Verlaine (2004), Je, François Villon (2006), Le Magasin des suicides (2007), Le Montespan (2008), Charly 9 (2011), Entrez dans la danse (2018)… Après Crénom Baudelaire (2020), Azincourt est son deuxième roman chez Mialet-Barrault.

Commentaires

Jys
ven 01/04/2022 - 15:44

Jeau Teule tres bien servi par une plume critique en grande Forme ...gouleyant .

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