Florence, suivi de Lettres à Antoinette Morin-Pons (1923-1925)
Réédition parue le 27 novembre 2025
544 pages
26,50 €
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Thème
Souvent lorsqu’un éditeur exhume une œuvre mineure ou oubliée d’un auteur autrement connu, le résultat est souvent médiocre, voire consternant. Tel n’est pas le cas ici, avec ce roman, Florence, écrit par Jacques Rivière en 1924 et interrompu par la mort de l’écrivain au début de 1925. Il fut publié pour la première fois en 1935 par la veuve de Rivière, Isabelle, par ailleurs soeur d’Alain-Fournier, mort au combat en 1914 ; il comportait une fin imaginée par celle-ci qui suscita l’indignation d’écrivains de la NRF, proches de Rivière, et notamment de Gide. Il en déplorait le côté mystico-religieux, en contradiction avec le thème central du roman.
Le NRF le republie aujourd’hui accompagné d’un excellent appareil critique et y ajoute les lettres de Rivière à sa maîtresse, Antoinette Morin-Pons, qui aurait inspiré l’héroïne du roman, Florence; tout au moins l’a-t-elle revendiqué.
Florence relate une liaison entre le narrateur, Pierre, qui dissèque ses sentiments à l’égard de sa maîtresse, et Florence, une femme mariée à la vertu flageolante.
Points forts
Les grands écrivains de l’époque s’appellent Proust, Gide, Radiguet… C’est avec eux que Rivière est en “concurrence”. Aussi développe-t-il une analyse très fine du sentiment amoureux. Pierre, le héros, s’auto-analyse. Il se lance dans une relation physique qu’il pense contrôler, grâce à son intelligence supérieure. Graduellement, il se laisse entraîner dans une passion amoureuse qu’il ne contrôle plus. C’est cette évolution de la satisfaction des sens au ”malheur d’aimer” que Jacques Rivière décrit minutieusement.
La fin du roman offrirait évidemment une clé pour comprendre la psychologie de l’auteur. Pierre va-t-il rompre définitivement? Va-t'il se laisser gagner par une crise mystique, comme le suggère la fin bricolée par sa veuve?
En contrepoint, la publication des lettres écrites à Antoinette Morin-Pons où Rivière s’interroge sur leur relation et ses propres sentiments éclaire évidemment le propos du roman. On y retrouve des épisodes, des situations qui ont certainement inspiré le romancier. Mais le ton est différent d’autant que l’amour n’y est jamais dissocié de la passion physique, à la différence du roman.
C’est admirablement écrit, l’appareil critique proposé met en évidence les recherches stylistiques, les repentirs et autres corrections apportées par l’auteur. Il en résulte un texte fluide, construit qui pourrait dérouter le lecteur habitué à la prose de Mme Ernaux, c’est rafraîchissant.
Enfin Florence ramène le lecteur en 1925, dans le milieu de la NRF (Nouvelle Revue Française) ; on peut apercevoir les silhouettes de Gide, de Jean Paulhan, de Martin du Gard et d’autres géants du XXème siècle, aujourd’hui bien oubliés.
Quelques réserves
Depuis 1925, les mœurs ont changé, les habitudes sociales aussi. La société que décrit Jacques Rivière est encore la société bourgeoise de La Belle Époque, avec ses rituels, ses thés, ses visites à jour fixe… sa sociabilité qui a disparu depuis longtemps, et semble aujourd’hui bien désuète à l’heure d'internet et des réseaux sociaux. Mais c’est aussi un regard qui mérite d’être retenu.
D’ailleurs les Lettres à Antoinette Morin-Pons sont, à cet égard, un témoignage remarquable sur la vie littéraire d’une époque où l’on lisait encore. Jacques Rivière améliore son ordinaire en parcourant l’Europe pour donner des conférences sur Proust, Gide, leurs rapports, leur relation avec Freud…
Encore un mot...
Malgré un contexte très daté, voilà un texte qui, par son sujet, par la qualité du style et du propos s’inscrit naturellement dans la lignée des grands romans d’analyses psychologiques français. C’est aussi un témoignage passionnant sur la vie littéraire de l’après Première Guerre mondiale, des querelles, des brouilles, des affections que cultivent entre eux des auteurs, malheureusement tombés dans le purgatoire des écrivains.
Une phrase
« Cette fois, la première fois de sa vie (ce fut une minute solennelle), il se sentit maître d’une femme. Paisiblement, sans se presser, il pensa : “ voici la chose pour laquelle j’ai vécu. Il n’y a rien de plus beau au monde, ni sans doute au ciel. Il n’y a pas de crime qui soit trop grand s’il permet une telle sensation.” » Page 112
L'auteur
Jacques Rivière, né en 1886, fut avant la Première Guerre mondiale l’un des fondateurs de La Nouvelle Revue Française (NRF) avec André Gide. Il en assura le secrétariat jusqu’à sa mort d’une typhoïde en 1925, à 38 ans. Il laisse deux romans : Aimée (Gallimard, 1922) inspiré par sa relation toute platonique qu’avec Yvonne Gallimard et Florence inachevé et bien d’autres essais, critiques…
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