Deux Innocents

Comment prouver son innocence lorsque l’on est déjà condamné par les autres ? Un roman bouleversant
De
Alice FERNEY
Actes Sud
Publication en janvier 2023,
311 pages
22 Euros
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Lu / Vu par

Thème

Claire Bodin, la cinquantaine, est une épouse heureuse, une mère heureuse, parfaite dans sa vie de catholique et sa vie professionnelle. Elle enseigne à l’Embellie, un établissement associatif où l’on accueille, l’on aide, où l’on ne juge pas, où l’on inclut des jeunes trisomiques entre 14 et 18 ans. Elle enseigne le secrétariat et la bureautique.

A la rentrée de septembre 2018, il y a un nouveau dans la classe: Gabriel Noblet. Il s’éveille, s’épanouit, participe aux activités ; il prend l’enseignante dans ses bras et lui demande son numéro de téléphone. Claire accepte. Il lui envoie des textos de plus en plus affectueux auxquels l’enseignante répond. 

La mère de Gabriel se plaint auprès de la Direction de « gestes innapropriés », voire de détournement de mineur. Claire se défend, défend sa pédagogie. La directrice est contre elle. La situation s’envenime au cours du mois suivant jusqu’au moment où advient un terrible drame, suivi d’un procès épouvantable.

Points forts

  • La description de la personnalité de Claire. Mère et épouse parfaite, catholique engagée, heureuse de son quotidien, elle se contente de peu. Son mari, son frère perçoivent les failles de ce tempérament. Claire nous est décrite comme une femme s’inscrivant plutôt dans la tradition du siècle dernier : « dépendante » de son mari, acceptant ce travail de vacataire non déclarée tant elle s’épanouit au contact de ces élèves sans filtre, partageant avec eux comme essentielles les qualités du cœur. Parents et Direction ne sont pas sur la même longueur d’ondes que Claire pour qui l’enseignement est basé sur la tendresse.
  • La montée de l’engrenage, tout au long du roman, qui va entraîner un tragique malentendu. Claire se replie, ne parle plus qu’à son mari, son frère, aux experts psychiatres, à l’avocate. Victime de sa bonté, de sa naïveté et envahie par la honte, elle se renferme de plus en plus. Et elle subit la violence de la juridicisation qui bafoue, ici, la présomption d’innocence.

Quelques réserves

  •  Au cours du roman, dans ce parcours judiciaire, la découverte pour Claire d’une atteinte d’un cancer avec les examens et les soins qui s’ensuivent, est-elle indispensable à l’histoire ?
  • Le nom de famille de la directrice, cette femme rigide, froide, antipathique : Annick Joyeux ; nom peu approprié et qui m’a fait penser à une structure bien connue accueillant des trisomiques.
  • Le récit est rédigé  au présent, sans doute pour vivre au plus près l’histoire. Mais l’écriture est un peu froide.

Encore un mot...

Un très bon roman que ce drame humain, inspiré  d’un fait réel. Le récit de l’enseignante mise au ban de l’Embellie est bouleversant ; sa vie est tournée autour de cet enseignement et de son empathie pour ces jeunes. Comment ne pas être admiratif lorsqu’elle étudie avec ces jeunes « Le Petit Prince ».  Mais en même temps, comment ne pas trouver inconséquente cette enseignante qui donne son numéro de téléphone à Gabriel ? Il lui envoie des textos auxquels elle répond ; et lorsqu’elle réalise les sentiments qu’elle est en train de créer, il est trop tard : la mère de Gabriel a pris les devants et porte plainte. 

C’est aussi un roman sur le « combat » entre trois femmes : l’enseignante, la mère et la directrice. Un combat qui entraîne une réflexion sur la place de l’affection dans l’éducation. « Tout geste affectueux devient suspect ». L’auteure nous situe dans le monde qui suit  Me too et Balance ton porc avec les affaires de harcèlements et d’agressions sexuelles. Serions-nous dans un monde de malentendus, de fatalité ? Le livre décortique les rouages du soupçon et de la culpabilité présumée.

Dans l’histoire, nous avons affaire à une première juge qui fait mal son travail, qui fait un travail à charge !   La loi ? La logique ? Un bon avocat, un bon plaidoyer, une absence de preuves tangibles (dans le récit) sauvent une personnalité (innocente ?) alors qu’un innocent peut être condamné faute d’un bon plaidoyer et de preuves tangibles.  Dans le roman, Claire finira par s’en rendre compte, se réveillera, nous amenant à une fin plutôt porteuse d’espoir. Qu’est-ce que l’Innocence ?

Une phrase

  • « … Claire, je vous présente Gabriel qui assistera à votre cours cette année. Madame Joyeux n’ajoute rien d’autre…… Bonjour Gabriel entre, dit Claire Bodin avec un sourire qui l’invite à se sentir à l’aise. Sa main se pose sur l’épaule de l’adolescent et le pousse gentiment dans la salle. Ne reste pas au fond, va t’asseoir devant avec les autres, n’aie pas peur. » (p.18)
  • « Tant d’incertitude et d’ignorance ! déplore Claire. Par moments, elle a l’impression de faire un mauvais rêve. Qu’est-ce-qui lui arrive ? Elle, une femme ordinaire, se trouve suspectée d’exercer une emprise extraordinaire et d’en abuser ? Elle se sent présumée coupable et incapable d’apporter la preuve par défaut qui n’existe pas. Comment peut-on montrer que l’on n’a rien fait ? Elle subit une torture orale sans une chance de s’évader. » (p.141)

L'auteur

 Alice Ferney a commencé d’écrire en 1987 et a toujours publié aux Éditions Actes Sud, dont, entre autres romans, L’élégance des veuves en 1995, Grâce et dénuement  en 1998, La conversation amoureuse en 2000, Dans la guerre en 2003, Les Bourgeois en 2017 et L’Intimité en 2020.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir