La contrée obscure

Conquête hystérique et mythe fondateur - au fond, détruire les équilibres primordiaux n'est-il pas l'essence de l'être humain ?
De
David Vann
GallMeister
Parution le 17 août 2023
506 pages
26 €
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Lu / Vu par

Thème

En juin 1539, Hernando de Soto, de l'ordre de Santiago "à la pureté du sang certifiée", aborde à Cuba pour prendre possession des terres encore inviolées de Florida - la Floride. Il va, il veut, en devenir le maître et le marquis. De cette imposante expédition, qui rassemble 9 navires, des centaines d'hommes, de chevaux, de vivres, il attend de découvrir de l'or, beaucoup d'or, à l'image de ses pairs Pizarro, Ponce de Leon et quelques autres conquistadors de sa trempe. 

De la trempe, il va lui en falloir pour mener ses 600 hommes sur ces terres impraticables, marécages, mangroves, ruisseaux et fleuves innombrables, tribus inconnues. Sa détermination, sa violence, sa cruauté lui permettront de parcourir pendant 5 ans ce que les historiens considèrent comme les États du Mississippi, de l'Arkansas et du Texas. 

Ce récit raconte son expédition, ses difficultés, ses souffrances, les doutes, ses relations avec ses pairs et compagnons de conquête, la faim, la rencontre avec les peuples premiers, indiens hostiles ou alliés, victimes directes ou indirectes de sa quête obsessionnelle de l'or. En parallèle le roman  développe la légende de la naissance du monde pour ces peuples amérindiens, en l'occurrence mythe et légendes Cherokee, peuple dont l'auteur, David Vann, est un descendant.

Points forts

La Contrée obscure est le récit violent d'une quête obstinée et absurde, celle de la recherche enfiévrée de l'or dans un pays qui n'en recèle pas. 

Honoré de Soto pourrait paraître comme une caricature de conquistador tant son ambition et ses obsessions sont grandes, tant sa cruauté est sans limite, en particulier envers les peuples autochtones, amis ou ennemis déclarés. Pour autant, à la lecture parfois difficile de ce récit, on se prête à penser que la réalité ne devait pas être très loin de la fiction romanesque. Car un point fort de l'histoire est que cette expédition repose sur des bases historiques exactes, si ce n'est la fin du conquistador, mais nous n'en dirons pas plus. 

Le roman fourmille de personnages secondaires, dont les contributions à l'expédition, les frustrations, les dilemmes, les rivalités, l'humour - par accident ou nécessité - sont bien décrits et parfaitement crédibles. 

Une mention particulière pour Ortiz, l'espagnol capturé et torturé par les Indiens, survivant, qui devient guide de l'expédition car admis par les peuples indiens. Son regard et son jugement pourraient bien refléter la pensée de l'auteur - entre deux mondes, perdu pour les deux, mais témoin lucide, otage, victime et vengeur.

Quelques réserves

La première réserve est l'extrême violence de certains passages, qui relatent combats, humiliations, viols et tortures, en quantité assez peu limitée, mais malheureusement en adéquation avec ce qui fut probablement la réalité de la conquête du sud des Etats Unis, sous le joug de de Soto ou de ses prédécesseurs. 

La seconde vient du récit parallèle de la naissance du monde selon la mythologie Cherokee. Intéressante quand même, traitée de façon poétique et allégorique, il faut du temps pour comprendre sa contribution au récit. Je vous rassure, on finit par comprendre, mais plutôt vers la page 490, ce qui laisse du temps à la tentation d'en survoler les pages.

Encore un mot...

La Contrée obscure est un récit sans filtre de la conquête espagnole et de sa rencontre avec  les peuples indiens du sud des Etats Unis. Sans filtre, et ce n'est pas véritablement une critique car le récit est très immersif, servi par le style très particulier de David Vann : court, haché, nerveux, taillé dans ces pages pour l'action et le cauchemar, qui impose ses images plus qu'il ne les suggère. Ce parcours qui consacre le choc absolu de deux cultures, à force de mépris et de cruautés sans limite, pourrait donner le sentiment d'un récit manichéen - affreux blancs sans parole et sans humanité, gentils sauvages défenseurs d'une terre d'éternité. C'est dans l'air du temps. Ce fut sans doute la réalité. Si les Espagnols ont ouvert le bal, d'autres, sans plus de respect, l'ont poursuivi une paire de siècle plus tard. Pour en prendre conscience, ce roman apporte plus qu'un récit de conquête, fut elle un échec.

Une phrase

  •  "Je suis Honoré de Soto, de l'ordre de Santiago, hurle de Soto, et j'aurai mon combat contre le diable, et tout le monde en entendra parler pendant 1000 ans." P. 36
  • - "Ce monde ici-bas est minable. Il n'est rien. Il ne peut m'arrêter. 
    Et au matin, ils ne retournent pas auprès de l'armée. De Soto poursuit sa route avec ses cavaliers, blessés compris.  Et ils découvrent que le chemin s'élargit davantage.
    Ocale, dit de Soto. Nous approchons.
    Ils aperçoivent les huttes d'un petit village abandonné, mais ils repèrent des indigènes à bord de canoës, qui les observent de loin. Ils se trouvent peut-être au bord de ce lac immense, ou d'un autre marécage. De l'eau, tout le long de ce côté du chemin." P. 211
  • - "Je n'aime pas rester ici. L'eau ne peut pas tomber vers le ciel, elle a donc dû être aspirée quelque part sous terre. 
    - Demande au guide, dit de Soto
    - Il m'a déjà expliqué que les lacs se vident parfois, dit Ortiz. L'eau se retire très vite. Il y a un lac, et soudain, il n'y en a plus. Le soleil est leur dieu, c'est donc sans doute un signe que le soleil est mécontent. 
    - Le soleil  a dû être le premier dieu, partout, commente de Soto. La forme d'adoration la plus primitive et la plus stupide.
    - Il dit que c'est peut être à cause des deux frères. La contrée Apalachee est régie par deux frères, un de chaque côté, et quand ils se disputent et qu'ils en viennent aux mains, ils déchirent la terre et l'eau s'y engouffre." P 323

L'auteur

David Vann est un écrivain américain. Un temps aventurier - traversée des Etats Unis en char à voile, tentative de tour du monde à la voile - son succès littéraire naît du récit de cette dernière aventure. Peu diffusé aux Etats Unis, c'est la traduction de son premier roman, Sukkwan Island en 2010 qui lui vaut la notoriété par le prix Médicis étranger. Plusieurs de ses romans sont traduits en français. Il est descendant du peuple amérindien cherokee et La Contrée obscure relate la résistance farouche que ses ascendants ont livré à Honoré de Soto, telle que le chercheur Charles Hudson l'a décrite dans un essai publié en 1997.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir