La petite-fille

Un abandon, deux Allemagnes, trois amours à la dérive. Un beau roman dont la force va crescendo
De
Bernhard Schlink
NRF Gallimard
Traduit de l’allemand par Bernard Lortholary
Parution en février 2023
338 pages
23 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Birgit aimait la vie, la liberté, l'écriture. Elle aimait son mari Kaspar, qui respectait ses secrets, et la laissait boire plus que de raison. Après sa mort (accidentelle ?), Kaspar se résout à lire ses écrits et découvre dans une ébauche de roman que Birgit avait eu une fille, abandonnée quelques semaines avant leur rencontre. 

Car Birgit était militante des jeunesses de l'Allemagne de l'Est et Kaspar un étudiant de l'Allemagne de l'Ouest - une rencontre dans un rassemblement étudiant des deux Allemagnes dans les années 60. Car Birgit avait alors décidé, avec la complicité de Kaspar, de passer à l'Ouest sans cet enfant qu'elle n'avait pas désiré.

Kaspar décide, 40 ans après, ce que Birgit ne s'était pas résolue à faire : retrouver sa fille. Il part à sa recherche, et découvre d'abord l'errance de Svenja dans les milieux marginaux de l'Allemagne qui est encore de l'Est, puis dans la République fédérale d'Allemagne, son intégration dans une communauté nationaliste néo-nazie. Dans cet univers nostalgique du Grand Reich, baigné de négationnisme, Svenja a refait sa vie, croit en l'Allemagne éternelle, et en l'avenir de sa propre fille, Sigrun, "la petite-fille". 

Dans l'Allemagne réunifiée, tout sépare Kaspar de Svenja et Sigrun. C'est un voyage politique et sentimental qu'il va tenter d'entreprendre pour se faire admettre et aimer, et proposer à Sigrun une vision du monde qui l'éloigne de l'idéologie germanique volkisch, une relation identitaire et fantasmée qui diabolise l'étranger.

Points forts

Ce roman raconte les trajectoires de vies des personnages au sein des deux Allemagnes avant leur réunification en 1990, singulièrement, la vie intellectuelle et libérale à l'Ouest, et la vie sous emprise collectiviste et nationaliste à l'Est.

Le roman va crescendo, dans la description, puis la rencontre de ces deux univers très opposés - celui de Kaspar, libraire qui a toujours vécu dans la société occidentale, celui de Birgit d'abord, de Svenja, Björn (son mari) et de Sigrun, marqués par le totalitarisme d'Etat d'inspiration soviétique, et la croyance dans l'existence d'un peuple élu germanique, appelé à effacer les "mensonges de l'Histoire" et à reconquérir le monde.

Il est celui d'une (re)découverte de ces milieux de l'ancienne République Démocratique d'Allemagne, mouvements nombreux structurés en petites communautés, dont le rêve demeure encore aujourd'hui la restauration de la primauté aryenne, antisémite, dont Hitler fut un apôtre décapité, "injustement" condamné par l'Histoire.

Ce roman est enfin la rencontre entre un homme mûr et une jeune fille, un "grand-père" et une "petite-fille", à la recherche d'un attachement, au péril d'un déchirement, dont il faudra attendre les dernières pages afin de savoir s'il se produira - et si oui, comment il se produira.

Quelques réserves

Ayant pour théâtre l'Allemagne avant et après l'unité, ayant pour auteur un écrivain allemand, ce roman comporte de nombreuses références littéraires, musicales et géographiques formulées en allemand. Les germanophiles seront dans ces passages, plus à l'aise que les autres. 

On pourra trouver un certain manichéisme à la rencontre de ces deux mondes que tout oppose - intellectuel berlinois et marginaux nostalgiques du national socialisme - et, comme un peu stéréotypée, la résilience par l'art et la musique. Mais ce n'est qu'une réserve, qui ne retire rien à la qualité et l'intérêt de cette histoire. 

On pourra encore trouver au "journal de Birgit" un style approximatif. Passez outre, c'est un choix littéraire justifié - un passage écrit à la première personne - qui ne présage pas de la suite de l'écriture du roman, par ailleurs excellente !

Encore un mot...

Un abandon, deux Allemagnes, trois amours à la dérive. Et l'on pourrait dire, un oubli qui ne pouvait se concevoir. La petite-fille raconte l'attachement de Kaspar à Sigrun, l'histoire d'une résilience possible entre des passés fracassés, des amours enfouis mais plus forts que l'oubli. Car il pèse sur ce roman l'angoisse de perdre l'essentiel : ce qui donne un sens à la vie. Une vie abandonnée au péril d’une déchéance dans le remord, l'espoir de réparer ce qui a été meurtri, l'espoir de transmettre - un idéal démocratique contre un idéal nationaliste xénophobe. Bernhard Schlink, dans ces pages, ne départage pas avec manichéisme les bons et les méchants, les vertueux et les dangereux. Il dessine deux sensibilités dont le trait d'union, d'abord improbable, est cette "petite-fille" qui sera éveillée par son grand-père à un destin que les tourments de sa propre histoire ne semblaient pas vouloir lui offrir.

Une phrase

  • Extrait du journal de Birgit : "La nuit, lorsque la peur me réveille en sursaut, que je ne peux pas dormir et qu'il me demande ce qu'il y a, je le rassure d'un geste. Il est content quand il me voit jouer avec des enfants, mais il ne comprend pas ce qui se passe en moi. Il ne peut pas comprendre non plus pourquoi je tiens secret ce que j'écris ; cela le blesse, et le blesser me blesse aussi, mais je ne peux lui dire sur quoi j'écris : sur moi, sur ma fille et mon désir de la retrouver." P 81
  • "Le dernier soir avant l'arrivée de Sigrun, il alla dans la chambre et s'assit sur la chaise. C'est là qu'il était resté assis après la mort de Birgit et le départ de la police. C'était alors la chambre de Birgit, à présent, c'était celle de Sigrun. A l'époque, il ignorait encore tout de Sigrun, à présent ce qu'il savait de Birgit était sens dessus dessous. Elle avait écrit que sa grande consolation était qu'il l'avait aimée. Pourquoi ne s'était-elle pas laissée aimer plus profondément par lui ? Pourquoi était-elle restée avec elle-même, et  pour elle-même ?  Que signifiait qu'elle lui ait légué Sigrun ? C'est bien ce qu'elle avait fait, c'est ce qu'il ressentait." P 195

L'auteur

Bernhard Schlink a été juriste avant d'être romancier, une particularité partagée, entre autre avec Karine Tuil (La décision, Les choses humaines) et Philippe Sands (Retour à Lemberg, La Filière). De nationalité Allemande, d'abord professeur de droit puis magistrat,  il commence sa carrière d'auteur par une série policière (la série Selb). Il publie de nombreuses nouvelles et romans. Le plus connu, Le Liseur, un récit proche de l'autobiographie, paru en 1995 a été traduit en près de 40 langues. Certains de ses romans ont été adaptés au cinéma, dont Le Liseur/ the Reader en 2008, qui valut à Kate Winslet de nombreux prix. Bernhard Schlink a reçu plusieurs prix littéraires, en France, au Québec et en Allemagne.

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