La vie entière

Petit par la taille, grand par le talent!
De
Timothée de Fombelle
Gallimard
Parution en décembre 2025
77 pages
10 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

Année 1943 à Paris, dans la nuit. Claire, jeune résistante de 19 ans, attend son chef de réseau, connu sous le seul nom de guerre de Blanche, qui depuis des mois lui dicte un journal clandestin qui sera ensuite distribué par de multiples mains dans la France occupée. Pour la première fois, Blanche est en retard.

La consigne dans ce cas est précise : il faut partir sans délai. Pourtant, toute la nuit Claire va demeurer dans cet appartement et taper à la machine le récit de sa vie future jusqu’à sa vieillesse en compagnie de cet homme qu’elle aime en secret.

Dans le respect apparent de la règle classique des trois unités (temps, lieu, action) ce texte dynamite en réalité toutes les formes de la narration puisqu’il s’agit de raconter un futur dont on pressent qu’il n’aura jamais lieu. Est placé en exergue du livre une citation de Etty Hillesum (jeune juive d’Amsterdam assassinée par les nazis, contemporaine d’Anne Frank) : « Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière ? »

Cette vie résumée en une nuit est une vie heureuse jusque dans sa banalité : le mariage, les enfants, les vacances à la mer, le vieillissement partagé, tout ce que permet un long temps de paix que l’on ne peut qu’espérer au plus noir de l’Occupation.

Points forts

Ce livre, paru sous la prestigieuse couverture blanche de Gallimard, porte le sous-titre « roman ». Avec ses 67 pages utiles, en gros caractères, on aurait plutôt tendance à le qualifier de « nouvelle ». N’y voyons aucune appréciation péjorative, au contraire. Le récit court a ses maîtres et constitue peut-être la chose la plus difficile à réussir, avec une barre tellement haute posée par les Mérimée et autres Maupassant.

Timothée de Fombelle passe brillamment l’obstacle grâce à une écriture très sobre sans être sèche, mais au contraire poétique. Il parvient en quelques phrases à faire exister de nombreux personnages (Emile l’enfant porteur de messages, l’amie Rosine, le voisin sans nom qu’on imagine collabo…) le tout avec une économie de moyens mais néanmoins une grande sensibilité.

De même, l’évocation du climat de Paris dans ces années sombres est remarquable et repose sur des détails que l’on imagine vrais.

Un autre aspect qu’il nous plait de souligner est la manière dont l’auteur saisit la psychologie féminine (n’oublions pas qu’il parle à la première personne sous l’identité de la jeune femme) ; en tous cas c’est le regard d’un homme qui imagine la psychologie féminine, mais plusieurs retours de lectrices nous font penser qu’il a vu très juste. Psychologie en outre replacée dans le contexte de l’époque, ce qui là encore est très fin car on évite tout anachronisme.

Quelques réserves

Il n’y en a qu’une qui pourrait se traduire par « c’est déjà fini ? ». Certes le récit forme un tout cohérent et il n’y avait rien à y ajouter sous peine de nuire à son équilibre. Mais on aurait aimé poursuivre dans cette veine, avec d’autres histoires, dans un recueil… Sans remonter aux grands anciens déjà cités, souvenons-nous que ce genre a produit des chefs d’œuvre contemporains. Et la période de la guerre fournit tout spécialement un cadre propice à cette écriture (pensons aux Histoires de Ferrare de Giorgio Bassani par exemple). Alors Monsieur de Fombelle, à votre plume !

Encore un mot...

Ce livre laisse après sa lecture une impression profonde qui nous rappelle celle suscitée par d’autres courtes œuvres aussi denses et faisant appel à des sentiments voisins ; on pense notamment à Inconnu à cette adresse de Kressmann Taylor (à recommander d’urgence pour ceux et celles qui ne le connaîtraient pas encore).  

Il faut voir ce texte comme un hymne à la liberté, et au-delà de son apparence première comme un acte d’espoir et d’optimisme. Les deux dernières phrases, qu’on ne divulguera pas, le prouvent.

Une phrase

  • « Hier j’ai eu dix-neuf ans, mais il y a sous mes mains cette nuit une femme qui se met à exister dans ma chambre, bavarde et vieille. Elle descend le clavier comme un escalier d’honneur. Une femme très âgée qui parle et me survivra. C’est moi. » (p. 18) 

  • « J’ai aimé les maladies passagères. Allez vous promener, je n’ai besoin de rien. Je ferme les yeux, allongée sur mon lit. Il est là. Il traîne. Les enfants derrière lui ont déjà leurs manteaux. Tu es bien sûre, tu ne veux pas que je reste ? Je suis couchée sur le côté. Il me parle dans les cheveux, agenouillé dans la chambre. Les enfants sont dans l’escalier. Dors un peu. Je reviens. » (p. 32) 

L'auteur

Comme avant lui Jules Verne, Stevenson ou Jack London longtemps confinés à cette catégorie réductrice mais qui sont de grands écrivains tout court, Timothée de Fombelle est un « auteur pour la jeunesse ». Habitué qui plus est à des récits au long cours, sagas de plusieurs centaines de pages en plusieurs tomes, il prend ici le contrepied radical de cette orientation en signant un récit tous publics, très bref mais qui de son propre aveu a été longtemps muri.

Les lecteurs souhaitant le découvrir se reporteront aux cycles Tobie Lolness (Gallimard jeunesse, 2006-2007) et Alma (Gallimard jeunesse, 2020-2024), grands succès auprès des adolescents illustrés par le génial dessinateur François Place ou à Neverland (Gallimard, 2019) qui déjà constitue une passerelle entre le monde des enfants et celui des adultes.

C’est aussi un homme de théâtre et l’on se prend à imaginer une adaptation de La vie entière sur scène.

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