L'Allemand de ma mère

Un récit à cheval entre l'espérance et le désespoir
De
Catherine Clément
Seuil
Parution en février 2023,
224 pages
18,5 €
Notre recommandation
3/5

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Thème

Ceux qui ont lu les mémoires de Catherine Clément, auteur et philosophe prolixe, savent déjà que ses parents furent pharmaciens, catholique par son père, de confession juive par sa mère. Ils vécurent à Paris à la fin des années 1930, tinrent une pharmacie rue du Cherche Midi pendant l'occupation, au risque d'être dénoncés comme "juifs" et déportés vers les camps de concentration. Ce que vous ne savez peut-être pas, et que ce livre raconte, c'est que Raymonde Clément accueille en 1938 dans sa pharmacie, un réfugié allemand, médecin qui se dit de confession juive. Le courant passe entre eux, Raymonde parlant très bien allemand, et le Dr Schütz, fort bien français.

Quelle ne sera pas sa surprise, alors que la France a capitulé en 1940, Paris occupé, de voir le Dr Schütz arriver à la pharmacie en uniforme d'officier de l'Abwehr - révélant sa véritable identité de membre des services de renseignement du Reich. Pour autant, son amitié pour les Clément ne s'est pas dissoute dans le nazisme ; sachant les origines de Raymonde et de ses parents, il ne cessera de les informer des risques de dénonciations, de rafles, afin qu'ils s'en protègent. Ce roman - qui n'en est pas vraiment un puisque tout y est vrai, associe au récit la chronologie des déportations des juifs de France dans la zone occupée puis dans la France entière, des exactions et massacres commis par l'armée allemande jusqu'à la libération.

Points forts

Catherine Clément n'avait pas encore raconté cet épisode de sa petite enfance, cette relation singulière et  "vitale" qui se terminera dans le chagrin de la disparition des parents de Raymonde. 

Dans un style dynamique et évocateur, la vie quotidienne y est racontée avec simplicité, entre confiance dans les autorités et méfiance grandissante devant la pression mise par les autorités allemandes pour accélérer la "solution finale" sous la pression des victoires alliées. 

Parti pris amusant - l'auteur s'exprime aussi dans ces pages par des petits paragraphes  écrits avec des mots d'enfants qui témoignent de sa compréhension des moments vécus avec ses parents et grands parents, des apprentissages qui furent les siens, comme ceux d'avoir appris à lire seule et à se délecter, très jeune, de littérature. 

Beaucoup moins léger, ce récit raconte aussi la mise en œuvre de la Shoah à travers ses événements marquants, militaires, idéologiques et pratiques, notamment le passage de la Shoah par balles aux chambres à gaz, et les sinistres circonstances de l'exécution des déportés. 

“Point fort” n'est peut être pas, sur ce sujet, le terme approprié, mais ces éléments contribuent à la tension du récit et à son pouvoir mémoriel. 

Et parti pris contre une lecture angélique de cette histoire personnelle, pour ne pas oublier le contexte qui fut, pour tellement d'autres familles, simplement abominable et tragique.

Quelques réserves

Si l'on revient sur la remarque précédente, Catherine Clément choisit donc de mêler étroitement le récit de la vie de ses parents et la relation singulière qu'ils entretenaient avec le Dr Schütz, avec ce que l'on pourrait appeler la pesante litanie des arrestations, des déportations, des massacres et des événements marquants de la Seconde Guerre mondiale. Le trait est forcé mais l'association des deux récits (qui sont tout à fait cohérents entre eux) peut composer une vraie réserve (ce qui est mon cas) ou au contraire une originalité forte (ce sera peut-être le vôtre) mais aussi angoissante puis macabre pour décrire la réalité de ces années où se mêlaient les plus grands courages et les plus atroces compromissions. C'est un choix qui révèle très certainement la sensibilité de la chose vécue, et la volonté de rendre hommage, nommément, quand les archives le permettent, à celles et ceux qui furent victimes des rafles du régime de Vichy.

Encore un mot...

C'est une drôle d'histoire que L'Allemand de ma mère, dont le titre sonne comme une provocation de gamine ou l'annonce d'une amourette pendant l'occupation ! Drôle d'histoire qui mêle récit autobiographique, les souvenirs de Catherine Clément enfant mêlés à ceux de ses parents, et le relevé minutieux des persécutions des juifs en France sous l'occupation, jusqu'à la libération et l'armistice. Chacun associe le talent de l'écriture au devoir de mémoire, hommage rigoureux rendu aux familles arrêtées et déportées, dénonciation des petites et grandes brutalités de la collaboration, rappel du déroulement impitoyable des combats. Curieux mélange qui refuse l'angélisme d'une rencontre improbable et salvatrice, et fait de cet ouvrage un roman inclassable, ou un essai qui l'est tout autant. Si l'histoire des grands-parents maternels de Catherine Clément se termine en tragédie, l'Allemand de ma mère fut un personnage étrange et remarquable par sa fidélité et sa constance à protéger ses parents -comme le firent d'autres officiers ou soldats allemands pendant l'Occupation. Ce récit leur rend finalement hommage, comme il le fait en épilogue pour l'Amiral Canaris, patron de l'Abwehr et donc du Dr Samuel Schütz, dont il est établi aujourd'hui qu'il sauva de nombreux membres de la communauté juive avant d'être exécuté par les SS, soupçonné d'avoir participé à l'attentat contre Hitler en juillet 1944.

Une phrase

"Le 12 novembre 1942, le médecin chef de la Wehrmacht entra dans la pharmacie à son heure habituelle, juste avant la fermeture. Il  portait sa casquette à visière et Raymonde soupira. Comme à son ordinaire, il s'accouda devant la caisse jusqu'à ce que le dernier client ait filé en vitesse. Il se mit à parler en français, à voix basse. 
"Liebe Raymonde, les choses vont se compliquer. La bête est foutue chez les soviets mais elle devient encore plus dangereuse en pays occupés. Il n'y aura peut-être plus de grandes rafles, mais il y aura des arrestations à tort et à travers, comme vous dites. Je pense à vos parents. 
- Ils vont bien, coupa Raymonde.
- Aujourd'hui oui, mais demandez leur d'être prudents. La bête n'est pas la seule à se déchainer, les Français, ceux dont vous dites "collabos" sont devenus extrêmement … cruels. Dites aussi à votre belle-mère en Anjou qu'elle arrête ce qu'elle fait. 
- Ma belle-mère ? sursauta Raymonde. Mais elle n'est pas juive !
- Non, Liebe Raymonde, mais la nuit, il lui arrive de faire traverser la Loire à des résistants." P 138

L'auteur

Catherine Clément est une digne représentante de l'Ecole Normale Supérieure, rue d'Ulm à Paris. Il n'est pas excessif de la qualifier à la fois de romancière, philosophe, essayiste, critique et chroniqueuse littéraire. Son frère, Jérôme Clément, dont on découvre la naissance dans l'Allemand de ma mère, est notamment connu pour être le fondateur de la chaîne Arte. Catherine Clément a rencontré Claude Lévi-Strauss, Jacques Lacan, et est spécialiste de Freud. Aficionado (ou littéralement - nada) de tauromachie, animatrice sur France Culture, amoureuse de l'Inde, elle y vit 4 ans avec son mari, alors ambassadeur de France. Elle a écrit près de 25 romans, autant d'essais (notamment sur les mythologies européennes et indiennes), reçu le prix Historia du Roman historique en 2010 pour Dix mille Guitares. Petit résumé pour une grande carrière, également honorée des titres de Grand officier de l'ordre national du Mérite et de  Commandeur de la Légion d'honneur.

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