Le fracas du temps

Un sujet casse-gueule dominé par un grand écrivain
De
Julian Barnes
Ediitons Mercure de France
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Lu / Vu par Culture-Tops

Thème

Un compositeur soviétique, Dimitri Chostakovitch (1906- 1975), face au « fracas du temps ». Sous la plume de Julian Barnes, ce n’est pas une biographie mais un texte empli de sombre comédie, de tragédie, de honte, de prise dans l’étau; un texte empli d’une question essentielle : Chostakovitch fut-il courageux ? La réponse flotte au-delà même de la dernière page de ce roman biographique en trois tableaux- « Sur le palier », « Dans l’avion », « En voiture »…

Tourbe coupée, oiseaux aquatiques de Suède, odeur de l’essence d’œillet, gouttes de sueur perlant sous une ligne de cheveux en V sur un front, des visages, des noms…- tout cela défile dans l’esprit de cet homme, assis sur le palier. Il n’ose entrer chez lui pour ne pas faire honte aux siens, il attend là toute la nuit avec sa valise qu’au petit matin on vienne le chercher, l’arrêter… Cet homme a connu la gloire et la célébrité, jeune, très jeune, avec une « Première Symphonie » composée alors qu’il n’avait pas encore 20 ans. Il signera « Lady Macbeth de Mzensk », un opéra applaudi à l’étranger mais jugé par le mélomane Joseph Staline, par l’entremise d’un éditorial dans « La Pravda », « formaliste, gauchiste… un jeu qui peut très mal finir ». Dans cet Etat soviétique et communiste, Chostakovitch pratiquait un art jugé décadent, bourgeois, gauchiste,… bref, dégénéré. Alors là, l’alternative était simple, banale : la collaboration avec le régime en place ou la déportation et le goulag. L’artiste, lui, tout à son art, ne se pose jamais cette question de l’alternative. Pour échapper à la Grande Terreur en 1936, Dmitri Chostakovitch a collaboré. Volontairement ? A l’insu de son plein gré ? Toute sa vie, il en sera marqué par la culpabilité.

Points forts

-Encore et toujours, quel que soit le sujet abordé, l’écriture de Julian Barnes est emplie de flegme et d’élégance.

-L’art de poser, en creux, les questions sur le rôle de l’artiste dans une société totalitaire, sur la lâcheté humaine… Et cette interrogation lancinante, quasi obsédante : à sa place, qu’aurais-je fait ?

-Un roman furieusement glaçant avec la double peine pour Dimitri Chostakovitch : la contrainte de collaborer avec le régime et la honte qui ronge son esprit quand, entre autres, on lui fait lire, lors d’une Conférence pour la paix, à New York, un discours que le pouvoir soviétique lui a écrit…

-Jamais, dans « Le fracas du temps », Julian Barnes ne joue au donneur de leçons, lui qui explique qu’« avec l’écriture d’un roman, je souhaiterefléter de la manière la plus complète les complications du monde. Je suis un moraliste, mais pas un moralisateur ».

Quelques réserves

Un roman qui, à certains lecteurs, peut paraitre un peu sec. On leur dira que cette sécheresse du « Fracas du temps » est en accord avec l’absurdité des ordres de Staline et de Brejnev…

Encore un mot...

En pointant trois épisodes de la vie d’un compositeur soviétique coincé entre l’expression de son art et la pression d’un pouvoir politique, Julian Barnes signe une peinture glaçante, désenchantée et mélancolique. A coup sûr, un des grands textes littéraires de l’année 2016…

Une phrase

- « Qu'est-ce qui pourrait être opposé au fracas du temps ? Seulement cette musique qui est en vous- la musique de notre être-, qui est transformée par certains en vraie musique. Laquelle, au fil des ans, si elle est assez forte et vraie et pure pour recouvrir le fracas du temps, devient le murmure de l'Histoire… »

- « L'art est le murmure de l'Histoire, perçu par-dessus le fracas du temps. L'art n'existe pas par lui-même : il existe pour les gens. Mais quels gens, et qui les définit ? »

L'auteur

Né le 19 janvier 1946 à Leicester (Grande-Bretagne), Julian Barnes a suivi des études de langues et littérature à l’université d’Oxford. Il travaille comme linguiste pour l’ « Oxford English Dictionary » avant de devenir journaliste pour « The Times Literary Supplement » et « The New Review ». 

En 1981, il publie son premier roman, « Metroland » et, la même année sous le pseudo de Dan Kavanagh, un roman policier, « Duffy ». Suivront, entre autres, « Le Perroquet de Flaubert » (1986, prix Médicis essai), « Love, etc » (1992, prix Fémina étranger), « England, England » (1998), « Dix ans après » (2002), « Arthur et George » (2007), « Une fille, qui danse » (2013) et, cette année, « Le fracas du temps »- son douzième roman. 

Il a également écrit des recueils de nouvelles dont « Outre-Manche » (1998) et « Par la fenêtre » (2015); et des essais (entre autres, « Quand tout est déjà arrivé »- 2014). 

Résidant à Londres, distingué de l’Ordre des Arts et des Lettres français et du Booker Prize 2011 pour « Une fille, qui danse », Julian Barnes est également traducteur du Français Alphonse Daudet.

Son but en littérature, il l’a défini d’une formule : « Cela m’intéresse beaucoup de savoir comment et pourquoi les gens agissent comme ils le font. Mais en tant que romancier, je n’essaye jamais de dire aux gens comment se comporter »

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Ils viennent de sortir