Le prieur de Bethléem
Parution en mars 2026
259 pages
21 euros
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Thème
Bien sûr nous sommes accablés, démunis, impuissants, face à cette tragédie enfouie dans la nuit des temps. Au moment d' écrire cette chronique, l' écran de mon téléphone déroule un fil d' actualité : deux Palestiniens ont été tués aujourd'hui en Cisjordanie. Une brève, vite reléguée dans le trou noir des infos. Sensation de lassitude, besoin de fermer les yeux.
Yasmina Khadra lui, a choisi de nous réveiller, il nous oblige à poser le regard sur la Palestine, cette " terre en larmes et en sang". "Il faut toujours dire ce que l' on voit" écrivait Péguy après l' affaire Dreyfus, et " surtout il faut toujours, ce qui est difficile, voir ce que l' on voit ". Exigence morale radicale, pareille à celle de ce moine palestinien qui nous décrit la destruction des maisons et des champs, l' humiliation des paysans palestiniens face aux colons israéliens, vengeance contre vengeance, le cycle sans fin de la violence...
Pour cet éditeur parisien qui détourne le regard et refuse de publier le livre du moine, le réveil est brutal. Hop, le voici kidnappé, séquestré par un religieux étrange qui va lui lire son manuscrit à voix haute. Un texte où il est question d' exil et de misère, d' identités meurtries, de colère et de rédemption. Wahid, le moine, se souvient de son enfance, jeune orphelin né d' un père musulman et d' une mère catholique, puis élevé par un oncle et une tante, enfin rejeté brutalement. Son amour de jeunesse va épouser un autre homme, ses amis le fuient. Hélas, le destin ne vous laisse pas le choix, servir le dieu des trois religions du livre ou s' insurger pour mourir les armes à la main. En Palestine, note Wahid, " l'âge importe peu. On est censé être adulte avant la puberté et appelé à tomber en martyr avant d' apprendre à tenir sur ses jambes".
Points forts
Une mise en abyme vertigineuse : où vont les récits qui ne trouvent pas d' oreille pour les écouter, d' encre pour les imprimer, de cœur vivant pour les abriter?
Des personnages simples, profonds, écartelés par l' Histoire et la foi.
Un hymne à la vie, poignant, âpre, mais lumineux.
Quelques réserves
Une petite frustration liée au dialogue trop court entre le ravisseur et sa victime (il n' y a pas de victime innocente, écrivait Jules Romains), mais cette situation résonne comme un tour d' écrou qui nous plonge au centre du conflit.
Encore un mot...
Envoyé spécial de France Télévisions à Jénine il y a quelques années, j' ai assisté à la destruction de nombreux immeubles. Sur une petite colline qui surplombait la ville, une petite fille regardait en direction des gravats où se trouvait sa maison. Pas de larmes, pas un cri, juste de grands yeux noirs étonnés.
“ Nous sommes tous responsables’’, nous dit Yasmina Khadra.
Une phrase
“ J' avais demandé à mon oncle de quoi mon père était mort. De mort naturelle, m' avait-il répondu. Il m' avait fallu des années pour comprendre ce que mon oncle entendait par mort naturelle. Chez nous, en Palestine, mourir de vieillesse relevait du quota intangible des trompe- la- mort. Les mitrailles qui nous fauchaient comme du blé, les obus qui nous ensevelissaient sous les éboulis de nos maisons, les drones que l' armée israélienne teste encore aujourd'hui sur nous afin d' améliorer leur efficacité, c' était cela la mort naturelle, pour un Palestinien.” P. 65
L'auteur
Yasmina Khadra est l' auteur d' une trentaine de romans qui évoquent notamment le dialogue de sourds qui oppose l' Orient et l' Occident par exemple, Les Hirondelles de Kaboul (Julliard, 2002) L' Attentat (Julliard, 2005) et Les Sirènes de Bagdad (Julliard, 2006). Il a servi pendant vingt cinq ans dans l' armée algérienne.
Ses livres ont été traduits dans une cinquantaine de langues.
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