Le royaume désuni

“ Plus ça change, plus c’est la même chose”. Le talent de la nuance à l’anglaise !
De
Jonathan Coe
Gallimard
Traduit par Marguerite Capelle
Publication le 3/11/2022
496 pages
23 euros
Notre recommandation
4/5

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Thème

Dans le royaume désuni, Jonathan Coe continue d’explorer les sources du divorce entre le Royaume Uni et l’Europe, dans la foulée de Expo 1958 et du Cœur de l’Angleterre. Il revisite 75 années d’histoire de l’Angleterre à travers l’évocation de sept événements majeurs vécus par ses personnages récurrents. La période s’ouvre et s’achève avec les commémorations de la victoire de 1945. La monarchie mobilise quatre moments du récit national, depuis le couronnement d’Élisabeth II en 1953 jusqu’aux funérailles de Lady Diana en 1997.

Les personnages de Coe témoignent, chacun à leur manière, des changements socio-culturels (immigration, mondialisation, libération des mœurs) à l’œuvre dans un pays sur le déclin. Ils observent (de loin) les débats de la période :  la monarchie et l’Union européenne, évoquée drôlement dans la « guerre du chocolat » ou dans le portrait au vitriol de Boris Johnson. 

L’auteur livre aussi une vision fictionnalisée de sa propre mère. Mary Lamb est le personnage pivot du livre. Comme Madame Coe, elle est conservatrice, notamment sur les questions de mœurs. Comme beaucoup de gens ordinaires, elle est peu intéressée par la politique, convaincue qu’elle n’a pas d’impact sur la société. Mary se focalise sur le travail, le mariage et sa propre famille. Elle a passé toute sa vie à Bournville (Cadbury City), près de Birmingham. Dans ce milieu de la moyenne bourgeoisie éduquée, on croise une large galerie de personnages. L’auteur concentre son attention  sur Geoffrey, l’époux de Mary, taiseux et raciste ; Peter, le fils ainé, antimonarchiste et musicien doué en quête d’identité sexuelle ; Martin, le lobbyste du chocolat anglais europhile ;  et Jack, le thatchérien darwiniste et xénophobe. A l’image de la société britannique, ces personnages sont souvent réunis par la nostalgie (de la puissance disparue, de l’enfance, de la guerre …), le dédain, voire le mépris pour les autres peuples du Royaume Uni, le racisme et un ‘chauvinisme puéril’ incarné par James Bond. La fragmentation (‘désunion’) de la société britannique trouve ses sources dans la monarchie et ses Royals futiles et l’Europe, décriée par une presse nationaliste et qui se révèlera un agent puissant du vote en faveur du Brexit.

Points forts

Ce livre est d’abord un hommage pudique d’un fils à sa mère, qu’il aime tendrement. Coe explore la jeunesse heureuse de Mary, entourée de l’amour de Doll et Samuel, ses parents. La guerre et ses privations n’affectent pas la joie de vivre de Mary. Sa vie d’étudiante, ses hésitations sur le choix du futur partenaire dans la vie, sa bienveillance chevillée au corps, comme ses petits défauts (sa personnalité dominatrice ou son admiration béate de la monarchie) dessinent un portrait attachant de Mary.

Le format du livre (près de 500 pages) autorise Jonathan Coe à prendre son temps pour raconter de manière vibrante ces sept moments de mémoire collective du peuple britannique. Il rapporte au mot près, et pour notre plus grand plaisir, les propos convenus des commentateurs de télévision d’alors, énamourés à la vue de la reine Elizabeth, de Diana ou du Prince Charles, qui suscitent tantôt le recueillement béat et quasi-religieux, tantôt des commentaires acerbes chez les ‘républicains’ britanniques. 

Comme le suggère le titre du livre en français, Coe poursuit sa réflexion sur les origines de la rupture de son pays avec les européens. Il explore les ressorts profonds et les ingrédients du Brexit et finalement de l’irrédentisme britannique (anglais devrait-on préciser). Un pays vainqueur, un temps seul contre l’Allemagne (qui demeure pourtant l’adversaire, comme le dépeint l’hilarant chapitre du 30 juillet 1966 et la victoire des footballers anglais contre les Allemands). Un pays qui croit possible de conduire sa destinée seul, malgré la mondialisation. Une nation qui pense avoir enrayé son déclin avec le moment Thatcher et son opportune guerre des Malouines. Une opinion publique façonnée par une presse populaire cynique et ultra-puissante qui dit au citoyen comment penser et voter. Et une monarchie intemporelle, souvent hors-sol, ‘plutôt allemande qu’anglaise’ comme le dit un prétendant de Mary, et qui agit en somme à la manière d’un ‘opium du peuple’.

Enfin, les amoureux de ce pays, dont nous sommes, apprécieront la manière de J. Coe de partager sa tendresse pour des lieux ou des institutions si typiquement britanniques et qui sont comme l’ADN de ce pays : la région de Birmingham qui a vu naître Cadbury, ce champion du chocolat à l’anglaise ; la vénérable BBC, abondamment citée, objet de vénération de l’auteur (et de tous les anglais) ; et au final la Démocratie et la concorde, aux antipodes de notre République à maints égards.

Quelques réserves

Jonathan Coe poursuit son analyse en touches impressionnistes des racines de la désunion qui gangrène le Royaume-Uni.  Il se montre un satiriste impitoyable envers les institutions. Il est poliment sévère avec ses compatriotes. Il brocarde avec humour les travers des politiques, sans épargner le Blairisme et son goût immodéré pour la communication. Antimonarchiste, il suggère pourtant que ce régime, personnifié par des descendants de la noblesse allemande (!) encombrés de symboles surannés, est peut-être ce qui permet encore à ce pays de faire corps, envers et contre tous.

On sent comme une gêne, que l’auteur hésite à assumer pleinement dans le livre. Une charge, qui dépasse franchement l’humour et la satire, aurait  peut-être aidé à véhiculer une pensée plus fortement assumée, surtout après tous ces ouvrages d’approche, sur ce sujet obsédant du repliement sur soi et d’une supposée fracture.  Cette ambiguïté est d’ailleurs reflétée dans les titres différents de l’ouvrage. Bournville en anglais qui renvoie plutôt au cadre familier de Coe, à une forme d’insouciance heureuse, de nostalgie mièvre ; et  Le royaume désuni  dans la version française, qui suggère une thématique plus politique et conflictuelle. Le talent de la nuance à l’anglaise, au fond !

Encore un mot...

Une société en profonde mutation, un rapport ambigu avec la monarchie, un populisme triomphant : les origines de la désunion et du retour du « grand large », selon Jonathan Coe.

Une phrase

  • « Vous savez, on parle d’un pays intelligent, un pays que tout le monde admirait. Et voilà que vous avez fait ce truc qui, pour nous, de notre point de vue, vous amoindrit, vous donne l’air plus faible, plus isolé, et pourtant vous paraissez tout à fait contents de vous. Et ensuite, vous mettez ce bouffon aux manettes ? Qu’est ce qui se passe ? » (page 28)
  • “ Mais ce jour-là, cette cérémonie [le couronnement de la reine] indigeste, ésotérique et incompréhensible lui faisait l’effet d’une bouffée d’air rance qui ramenait l’assistance à un monde passé, plus solide, un monde qui ne reposait pas sur de douteuses valeurs humaines, mais qui était entièrement fait d’éblouissantes abstractions et de hiérarchies occultes “. (page 138)
  • « On ne lui [Charles, prince de Galles] a jamais demandé d’être notre prince. S’il faut un prince de Galles, pourquoi ça ne peut pas être un Gallois ? Pourquoi faut-il que ce soit un Anglais ? » (page 227)
  • “… et il avait décidé de survivre au travail fastidieux que lui imposait son poste de correspondant à Bruxelles pour le Daily Telegraph en traitant tout çà comme une  vaste blague, en manipulant les faits comme bon lui semblait et en tournant tous ses papiers de façon à montrer que le fonctionnement du Parlement européen faisait partie d’une vaste conspiration visant à contrarier systématiquement les britanniques “.(page 337)

L'auteur

Diplômé de littérature anglaise, musicien, Jonathan Coe est un auteur dont le succès ne s’est jamais démenti, édité chez Gallimard, depuis la publication de Testament à l'anglaise en 1994, une satire de la période thatchérienne. Bienvenue au club ( 2001) et  Le Cercle fermé ( 2004) sont une chronique du Royaume Uni des années 70 à 90, marquées en fin de période par le Blairisme.

Le Cœur de l'Angleterre paru en 2018 est une tentative convaincante de mettre à jour les sources du Brexit. Outre de nombreux romans, son œuvre comprend également des nouvelles, des bibliographies (Humphrey Bogart, James Stewart) et des ouvrages pour la jeunesse. Plusieurs de ses œuvres ont été adaptées au cinéma comme Billy Wilder & me réalisé par Stephen Frears en 2003.

Chroniques de 2 des livres de Jonathan Coe: 
- Billy Wilder et moi
- Numéro 11

 

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