L’extinction des vaches de mer

Exploration, épopée scientifique et méditations sur le passé…qui ne reviendra pas ! Un roman original, sensible, qui, hélas, avance à pas trop lents
De
Adèle Rosenfeld
Grasset
Publication le 14 janvier 2026
160 pages
17 Euros ; 11,99 Euros en téléchargement
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Thème

L’extinction des vaches de mer fait dialoguer la rigueur de la science et l’alanguissement de la rêverie autour d’une créature presque légendaire : la rhytine de Steller. Découverte au XVIIIᵉ siècle dans les eaux glacées des îles du Commandeur, en mer de Béring, elle n’aura laissé qu’une trace fugace dans l’histoire humaine. À peine connue, déjà éradiquée, elle détient ce record funeste chez les mammifères : vingt-sept années seulement entre sa découverte et son anéantissement.

Points forts

  • Le style, profondément poétique, se distingue par un soin apporté à la phrase. L’écriture avance sans hâte, s’attarde sur les paysages et les silhouettes. Elle accorde aussi une place singulière aux sensations, notamment olfactives, rarement convoquées avec autant de finesse. Le vocabulaire riche, parfois précieux, agit comme un frein à l’évanouissement.
  • Une forme d’érotisation de l’animal: les corps massifs et apathiques des vaches de mer sont mis en regard de celui de Brigitta, l’épouse de Steller, dans un jeu de correspondances troublant. Ces rapprochements charnels brouillent les frontières entre l’humain et l’animal, entre le désir et l’observation scientifique. Ils ouvrent la voie à de nombreux flashbacks comme si la contemplation de ces chairs disparues réveillait l’absence de la femme aimée.

Quelques réserves

  • La psychologie des personnages, en revanche, demeure en retrait. Les caractères sont esquissés à grands traits, suggérés plus qu'explorés. Peu de tensions véritables viennent structurer les relations, et l’antagonisme, presque absent, laisse place à une forme de flottement. Ce choix, sans doute délibéré, privilégie l’atmosphère et la sensation au détriment de la confrontation, donnant à l’ouvrage une tonalité parfois uniforme, où les êtres semblent glisser les uns à côté des autres sans jamais vraiment se heurter.
  • L’intrigue, elle aussi, avance à pas lents. Cette indolence m’a surpris, voire dérouté, tant le sujet - exploration, découverte, terres lointaines - semble appeler le souffle du roman d’aventure. Or le texte choisit délibérément l’immobilité relative, la répétition des gestes, l’attente. Le voyage importe moins que ce qui se dépose en chemin : impressions, pensées, réminiscences. Ce décalage crée un paradoxe fécond pour certains lecteurs, frustrant pour d’autres, entre la promesse d’élan et le choix assumé d’une progression méditative.

Encore un mot...

C’est pourtant un petit livre d’une réelle originalité. À la découverte initiale de ces mammifères marins démesurés succède un basculement plus intime : la seconde partie se déplace, dans une maison de retraite, vers les derniers jours du grand-père de la narratrice, sourde. Le lien entre ces deux récits s’impose avec évidence. La vache de mer agit comme un miroir. À travers elle, l'auteure interroge notre rapport à ce qui s’efface : un animal, une mémoire familiale, une langue qui se dérobe. Dans cette disparition même apparaît la beauté fragile et menacée du vivant.

Une phrase

“ Au loin, la colonie lança d’autres cris, les goélands en nuée au-dessus des vaches de mer retenues dans la marée haute pleuraient, raillaient, et les perdrix des neiges cacaillaient, quelques aigles des mers, plus haut, glatissaient, sur le plateau creusé de montagnettes, des faucons huissaient, les eiders, ces grands canards migrateurs, cacardaient, les roitelets huppés zinzibulaient et les goélands tournoyaient et plongeaient, plongeaient et tournoyaient et plongeaient encore dans l’écume, évoluant avec une précision de planète.” P. 45

L'auteur

Formée à l’histoire de l’art et aux lettres, Adèle Rosenfeld a d’abord évolué dans les coulisses du monde éditorial. Fabricante de livres avant d’en devenir la patiente relectrice, elle exerce aujourd’hui le métier de correctrice, attentive aux moindres frémissements de la langue. En 2018, elle rejoint le master de création littéraire de l’université Paris 8, où naît son premier roman, Les méduses n’ont pas d’oreilles (Grasset, 2022), accueilli avec faveur par la critique.

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