L’historiographe du royaume

A la cour d'Hassan II: les caprices d’un roi et le sort du courtisan malgré lui. De belles pages romanesques mais quelques digressions sans intérêt pour le récit
De
Maël Renouard
Grasset -
336 pages - 22€
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Thème

Abderrahmane Eljarib est réquisitionné pour composer avec quelques garçons de son âge la classe du Collège Royal de Moulay Hassan, le futur Hassan II, prince héritier de l’Empire alaouite. Cette élection participe de ses qualités intellectuelles, associées à la bonne réputation de sa famille au demeurant bien modeste, quand ses jeunes camarades sont issus de la noblesse chérifienne et de la bourgeoisie fassie. Ce statut singulier suggère déjà les aléas de son avenir, oscillant entre grâce et disgrâce.

Ainsi va-t-il à l’âge mûr, au terme de ses humanités poursuivies dans le Paris d’après-guerre de Sartre et de Boris Vian et sous la protection bienveillante du sultan, à l’aube d’une belle carrière annoncée, se voir brutalement signifier une assignation à résidence aux portes du royaume, dans les tréfonds de l’ouest saharien et du côté de Tarfaya, garnison espagnole perdue dans les sables du désert et récemment reconquise, pour s’y voir attribuer le titre et le statut de « gouverneur académique », aussi pompeux et vains que la défense du fort Bastiani confiée au Lieutenant Drogo dans Le Désert des Tartares .

Sept ans d’exil pour mettre un terme à cette humiliation, la providence et la main royale réunies le convoquant au Palais de Skhirat quand il croit son mauvais sort définitivement scellé, pour lui confier le rôle prestigieux d’historiographe du royaume, en charge de la rédaction des discours du prince et du récit de son règne, dans la seule perspective de son inscription dans l’histoire.

Figurant distingué, il restera néanmoins au pied des marches du pouvoir pour ne jouer qu’un rôle de serviteur zélé, intime du roi pour avoir partagé ses années d’adolescence et si loin de lui à la fois, quelques ambassades illuminant son quotidien un peu terne, ainsi sa présence aux fastes de Persépolis et au triomphe de la dynastie Pahlavi, ses échanges poétiques avec Senghor, ses études et travaux destinés à la mise en scène du tricentenaire de la naissance de Moulay Ismaël, grand monarque contemporain de Louis XIV.

Ainsi va l’historiographe du royaume chérifien, à l’instar de ses illustres confrères, Saint-Simon, Boileau et Voltaire pour les plus célèbres d’entre eux.

Points forts

Une belle langue, élégante et subtile, parfaitement adaptée aux intrigues orientales, les préventions de langage, circonlocutions et autres périphrases prêtées aux protagonistes de ce long règne illustrant bien la duplicité des hommes dans l’entourage du monarque, la suspicion qui les contraint, en somme l’esprit de cour dont notre Grand Siècle souvent évoqué dans ce roman était lui-même familier .

Une évocation pertinente de la solitude du pouvoir, incarné par un prince menacé et flatté, rompu jeune à son exercice et finalement très lucide en dépit de l’asservissement affiché de ses sujets; l’évocation des deux attentats dont Hassan II sortira providentiellement indemne participant bien de cette démonstration.

Quelques réserves

Quelques digressions dépourvues d’intérêt en contrepoint de belles pages romanesques, ainsi sur les fêtes de Persépolis et de Versailles, le règne de Moulay Ismaël, troisième sultan de la dynastie alaouite, encore sur le rôle de certains historiographes méconnus ou oubliés, autant de développements qui n’ajoutent rien au récit et rompent avec la poésie orientale  et l’intrigue du roman.

Encore un mot...

Un livre élégant pour un thème inédit.

Celui d’un homme de cour assigné à flatter le roi et son action sans flagorner, exercice subtil et périlleux en soi voire fatal au cœur d’un nœud de vipères.

Celui d’un statut aussi précaire que prestigieux qui expose tous les jours son titulaire au fait du prince ou à la lettre de cachet.

Un beau livre en somme sur l’asservissement qu’implique la compagnie du pouvoir associé à  l’intérêt supposé par ce statut singulier de « l’historiographe », acteur, spectateur et laudateur à la fois,  assigné à la partialité par son statut quand l’historien et le mémorialiste à l’inverse en seront plus souvent et plus aisément les contempteurs.

Une phrase

Je revins à Tarfaya accablé; je n’avais plus rien à espérer, sinon de n’être pas précipité dans une disgrâce plus terrible, dont je n’osais imaginer la cruauté. Jamais je ne regagnerais la faveur du roi qui m’avait été enlevée, jadis, pour des raisons que je ne démêlais toujours pas. À l’aérodrome, quand j’aperçus, garé au bord d’une piste secondaire, le petit avion qui devait me reconduire dans les territoires du Sud, je ne pus me retenir de penser qu’il serait facile tant que je m’y trouverais, de me faire disparaître en provoquant sa chute dans le désert ou dans la mer, sans qu’on dut imputer ce crime à quiconque, en laissant simplement croire à la fatalité d’un accident.

L'auteur

Maël Renouard, normalien et philosophe, avait sans doute un goût pour l’historiographie puisqu’il a fait office de « plume » pour François Fillon, alors Premier Ministre, en charge de ses discours. Il a traduit Nietzsche, Conrad et Schnitzler, ce qui pour ce dernier ne surprend pas, son roman empruntant un peu à Gloire tardive, cette nouvelle magnifique qui traite des bonnes et des mauvaises fortunes du poète. Il se fera connaître pour deux ouvrages , La Réforme de l'opéra de Pékin (Payot & Rivages, 2013) et Fragments d’une mémoire infinie (Grasset, 2016) . Ainsi signe-t-il avec L’Historiographe du royaume son troisième ouvrage.

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.