Nous, les Allemands

Des soldats en pleine déroute sombrent dans la barbarie. Un récit puissant, captivant et glaçant
De
Alexander Starritt
Belfond
Traduit de l’anglais par Diane Meur
parution le 25 août 2022
208 pages, 20 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Callum, le jeune narrateur, à moitié anglais, adore son grand-père allemand, Meissner, dont il admire la personnalité stoïque et généreuse. Il connaît dans les grandes lignes ses années de guerre : enrôlé dans la Wehrmacht dès 1940, il s’est battu comme artilleur sur le front de l’Est pendant quatre ans, il a été capturé en 1945 par des tchèques en Autriche et envoyé dans un « goulag » jusqu’en 1948. Mais Callum voudrait en savoir plus. Irrité d’abord par les questions maladroites de son petit-fils préféré, Meissner, devenu veuf et inconsolable, se décide pourtant à lui répondre par une longue lettre. Il souhaite lui transmettre, avant de mourir, son propre témoignage, tout en précisant qu’il n’a pas été un nazi et qu’il n’a pas vu les camps de la mort.

Il choisit d’évoquer surtout l’automne 1944, le moment de la défaite, une catastrophe imprévisible et incompréhensible, après les premières victoires contre les russes. L’amertume, les désillusions, le désespoir des vaincus se substituent à la fierté et à l’orgueil triomphants des débuts. L’armée est désintégrée, les matériels sont brûlés ou abandonnés. Au milieu de cette débandade, Meissner se retrouve par hasard avec quatre hommes, une « équipe de romanichels », transis de froid, hantés par la peur et tenaillés par la faim. Et là, ils vont se livrer à des actes d’une sauvagerie insoutenable : exécutions sommaires, saccages systématiques, villages à feu et à sang, tortures, viols … En proie à une folie destructrice et au déchaînement d’une haine farouche, ils se vengent rageusement de ce qu’ils ont subi de la part de l’Armée rouge. C’est l’enfer, l’apocalypse ! Comment ont-ils sombré dans une telle barbarie ? La question taraude Meissner, qui ressent en lui « une honte inextirpable », en la distinguant de la « culpabilité collective. »

Points forts

  • Les interventions de Callum permettent au lecteur de découvrir que Meissner a été sauvé de ces huit années de cauchemars par la rencontre providentielle de celle qui deviendra sa femme. Il l’a aimée plus que tout et a retrouvé grâce à elle une vie paisible, en fondant une famille. Pour son petit-fils, il se montrera bon, délicat, généreux et protecteur … 
  • Le titre revient comme un leitmotiv tout au long du récit « Nous, les Allemands », complété par « nous sommes obligés de penser : nous avons commis cela », mais  Meissner n’endosse pas toute la responsabilité de ces ignominies, après tout il n’était qu’un exécutant, furieux de son sort. Il a tenu dans ce désastre et décidé de sauver sa peau, quel qu’en soit le prix, persuadé qu’il survivrait à ces horreurs et deviendrait un scientifique. Cependant  des images obsessionnelles, comme celles des pendus à des branches d’arbres, n’ont cessé de le poursuivre.
  • Le front de l’Est était considéré  comme une punition par rapport à celui de l’Ouest, où « les lois de la guerre, ce paradoxe raffiné, y avaient encore cours. Des atrocités y étaient commises aussi, mais c’était une violation des règles, et non leur pure et simple abolition. » 
  • Le récit tire sa force saisissante du point de vue choisi à hauteur d’hommes. Des désaccords profonds opposent ces cinq « naufragés », alors qu’un semblant de fraternité, symbolisé par le poney Ferdinand, leur mascotte, les réunit.

Quelques réserves

Une lecture éprouvante, qui ne nous épargne aucun détail des abominations commises.

Encore un mot...

Alexander Starritt trouve le ton juste dans ce récit puissant, captivant et glaçant. Il souligne à quel point ces soldats, anéantis par la débâcle et réduits à l’état de fuyards affamés, ont perdu toute humanité. Ce livre exigeant et utile entre en résonance avec la guerre actuelle en Ukraine, toutes proportions gardées.

Une phrase

- « Les événements dont je veux te parler datent de la fin 1944, alors que la guerre était presque perdue et que nous avions atteint un état de désintégration mentale, physique et morale presque complet. » p.17 

- « Donc, pour ce qui est de savoir si mon grand-père était ou non un homme bon, vous êtes prévenus : je suis son petit-fils et je l’adorais. Et pourtant, il s’est battu pour les nazis. Il a porté l’uniforme, il a tué des gens … Je l’adorais tellement que je me demande si je lui aurais pardonné n’importe quoi. » p. 40-41

- « La honte, ce n’est pas comme la culpabilité ; elle n’admet pas de réparation … La honte ne s’expie pas, elle est une dette impossible à acquitter. » p. 91

L'auteur

Né en 1985, d’un père écossais et d’une mère allemande, Alexander Starritt est journaliste pour différents titres à Londres et traducteur des œuvres de Franz Kafka et de Stefan Zweig. Nous, les Allemands est son deuxième roman - le premier à paraître en France - récompensé par le Dayton Literary Peace Prize et retenu dans la deuxième sélection du prix Femina Etranger 2022.

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