Oh, Canada

Un anti-héros américain confesse sa vie et ses renoncements : une atmosphère lourde sur des questions graves
De
Russell Banks
Actes sud
Septembre 2022
329 pages
23 €
Notre recommandation
3/5

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Lu / Vu par

Thème

Un jeune américain, émigré au Canada pour fuir la guerre du Vietnam, s’y est fait un nom d’intellectuel de gauche, réalisateur réputé de documentaires engagés.

C’est à ce titre que son adjoint lui propose de faire un film-interview pour retracer sa carrière alors que, devenu âgé, il est en phase finale d’un cancer généralisé.

Mais, contre toute attente et à la grande déception de l’adjoint qui escomptait un succès après la mort programmée du héros, ce dernier transforme l’exercice en confession publique, exigeant tout au long de l’enregistrement la présence de sa femme avec laquelle il constitue un couple solide.

On découvre alors avec elle que la vie lisse de cet homme admiré a été précédée par celle d’un américain très banal coupable de nombreux reniements successifs et que sa prétendue émigration au Canada n’était qu’une fuite très peu glorieuse…

Points forts

Avec une manière très particulière, Russell Banks déroule l’histoire honteuse de cet américain " middle class " comme un oiseau de proie qui accomplirait des cercles concentriques dans le ciel pour fondre sur sa proie ; en l'occurrence la proie c’est le héros qui a abandonné, à deux reprises, femmes et enfants ; la deuxième, Alicia, après treize ans d’une vie commune parfaite, avec un fils aimé et alors qu’elle était en train d’accoucher d’un deuxième enfant. Ceci sans explications, fuyant ses engagements comme un soldat déserteur.

Évidemment le parallèle est à faire avec les jeunes américains qui ont fui la guerre du Vietnam au lieu de militer contre aux Etats unis, comme Joan Baez elle-même vient leur en faire le reproche au Canada dans une scène d’anthologie du roman.

On comprend alors que le sujet du livre est celui du renoncement face aux responsabilités et aux engagements, même si l’imminence de la mort dans le cerveau malade du héros vient à en brouiller un peu les cartes.

C’est aussi sa volonté d’une confession quasi religieuse qui lui permet enfin d’être vrai et de faire face, en emportant avec lui ses deux vies, l’une américaine et l’autre canadienne, enfin réunies sans toutefois espérer un quelconque pardon.

Avec force, l'auteur nous oblige à juger ce héros, qui n’est rendu sympathique ni par les douleurs qu’il endure ni par sa fin, tout en nous contraignant à nous poser la question de nos propres renoncements.

Quelques réserves

L’extrême banalité de la vie américaine du héros génère dans un premier temps, pour le lecteur, ennui et désintérêt.

Elle nous éclaire cependant sur le mode de vie d’universitaires de second plan et sur celui d’une riche famille parfaitement "comme il faut".

N’attendez pas de ce roman qu’il vous distraie, tant il interroge, dans une atmosphère lourde et dramatique, sur des questions aussi graves que l’engagement, la vérité et la mort.

Encore un mot...

Un anti héros américain confronté, à l’instant de sa mort, à sa vie canadienne de héros véritable.

Une phrase

" Chaque événement particulier qui s’est produit jusqu’ici dans la vie de Fife, chacune de ses actions ou de ses inactions, tout ce qu’il a fait ou n’a pas fait, en appelle à son jugement. Il semble ne pas pouvoir séparer une action ou une inaction d’une autre. La logique habituelle de la chronologie le dépasse : il confond constamment la séquence, la causation et le but. "

L'auteur

Russell Banks, né en 1940 et qui vient de mourir d’un cancer le 7 janvier 2023 (on voit comme la séquence du roman lui est proche, comme aussi le fait d’avoir été abandonné lui-même par son père à l’âge de douze ans), est emblématique de la littérature américaine contemporaine.

Son style, comme dans son roman De beaux lendemains (que j’avais bien aimé), s’attache à décrire l’introspection souffrante de personnages apparemment simples dont la complexité se révèle peu à peu.

Il a reçu de nombreuses distinctions internationales et s’est engagé comme Président du Parlement des écrivains créé par Salman Rushdie.

Lire également la chronique de Marie de Benoist sur le recueil de nouvelles Un membre permanent de la famille.

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