Reine de cœur

Un bon roman symphonique : la musique, les mots, l’amour malgré la guerre sino-japonaise
De
Akira Mizubayashi
Gallimard
Parution le 10 mars 2022
235 pages
19 Euros
Notre recommandation
3/5

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Lu / Vu par

Thème

 Tout commence par des scènes terrifiantes, des exécutions lors de la guerre sino-japonaise. Nous sommes en 1939 ; Jun, jeune musicien altiste au Conservatoire de Paris, rencontre Anna, future institutrice, et serveuse dans le restaurant/ bistrot de son oncle Fernand. Un lien particulier se crée entre les jeunes gens, lien qui deviendra un grand amour. Mais la guerre gronde. Le Japon est devenu l’ennemi de la France et Jun doit rejoindre son pays. 

Après une dernière nuit, Anna accompagne Jun afin qu’il rejoigne  le bateau qui l’emmènera de Marseille au Japon. Chacun conserve la moitié d’une photo de tous deux prise avant le départ.

Jun doit servir comme soldat… Anna reprend sa vie, et mettra au monde une fille, la fille de Jun.

Des années plus tard, Marie-Mizuné, jeune altiste, découvre un roman L’œil écoute, l’oreille voit qui lui rappelle étrangement le parcours de sa famille. Elle se lance donc à la recherche de son histoire familiale, questionnant sa mère sur sa grand-mère Anna..

A l’occasion de la sortie de ce livre, elle rencontre l’auteur Otohiko Mizukami. Les deux jeunes gens vont ainsi découvrir les parcours de leurs grands-parents respectifs. Se retrouvant “ demi-cousins”, ils vont lire les lettres et les journaux  tenus par leurs grands-parents.    

Par de nombreux extraits de ces journaux intimes, par ces lettres jamais arrivées, nous remontons avec Oto et Mizuné ces vies qui les ont précédés: la vie de soldat puis un mariage de raison pour Jun ; la vie d’Anna  avec sa fille puis sa petite-fille Mizuné devenue altiste. Les rencontres, à des années d'intervalles, sont des moments délicats.  Les jeunes gens rendent ainsi hommage à leurs grands-parents en poursuivant les liens créés  par les mots et la musique. 

Points forts

Ces histoires nous sont contées par chapitres tels les mouvements d’un morceau de musique. 

Plongés dès les premières pages dans l’horreur et la barbarie de ces exécutions en Mandchourie par l’armée japonaise, avec Jun nous entendons déjà le pouvoir de la musique.  Aurait-elle cette musique le pouvoir de se reconstruire après avoir connu l’horreur ?

La musique nous accompagne donc tout au long du livre. Nous « entendrons » la Symphonie Concertante K364 de Mozart, quelques Suites pour Violoncelle de Bach, et surtout Chostakovitch avec sa Huitième Symphonie. Akira Mizubayashi nous livre des pages absolument  merveilleuses avec son étude musicologique passionnante sur la partition de cette œuvre hors norme de 70 minutes !  Composée en 1943 par ce compositeur russe, la symphonie est à elle seule une description de la guerre et de la paix. Il faut donc absolument lire de la page 202 à la page 211.

Quelques réserves

 L’histoire m’est apparue un peu trop romanesque, « mélo », surtout la fin qui n’apporte rien de profond. Quelques longueurs dans certains dialogues lors des rencontres entre Mizuné et Oto. 

Encore un mot...

A travers les histoires de deux couples, la musique et la mémoire sont liées pour transmettre le passé. Pour l’auteur, le pouvoir de la musique est lié au pouvoir des mots. 

Ecouter cette Huitième Symphonie de Chostakovitch donne une grande dimension  à ce livre. Un livre écrit en un français remarquable, cette langue que Mizubayashi emploie pour parler de musique et d’amour.

Une phrase

- « C’est ainsi que commença, à l’automne 1939, l’interminable voyage de retour de Jun Mizukami vers son pays natal. Un pays en proie à la folie belliciste, au désir d’expansion coloniale, à la politique fanatique d’un Etat militarisé obligeant tout un chacun à suivre corps et âme « la voie des sujets » désignés par l’empereur, forçant ainsi toute raison et tout esprit  critique à s’effacer, à se taire complètement et durablement ». p 68

- « …Je dirais que c’est un roman qui cherche à brosser le portrait d’un musicien résistant broyé par la violence de l’Histoire… il fait tout pour ne pas perdre son âme, au risque de devenir fou… » p 79

- « Vous venez d’entendre la Huitième Symphonie de Chostakovitch qui date de 1943. C’est une œuvre profondément marquée par les circonstances de l’époque. Elle exprime avec des moyens propres à la musique toute la violence de la guerre et ses effets ravageurs sur le psychisme humain… Écouter la Huitième n’est pas une expérience facile, bien au contraire. Mais cela est nécessaire, me semble-t-il, dans un monde comme le nôtre toujours broyé par des conflits meurtriers, toujours menacé de disparition, alors que nous avons connu par le passé des catastrophes apocalyptiques.» p 212

L'auteur

Akira Mizubayashi, né en 1951 à Sakata, est un écrivain et universitaire japonais, auteur de plusieurs romans écrits en français. Son dernier Âme brisée (Gallimard) a reçu le prix des Libraires 2020

Commentaires

Robert Smadja,…
dim 04/09/2022 - 21:40

J'admire profondément qu'un japonais devienne un écrivain français. Nous avions des irlandais, des roumains, des chinois, mais pas encore de japonais. (du moins à ma connaissance)
Quel lien culturel et humain merveilleux ! Comment vous remercier ?

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