TEMPS SAUVAGES

Une machination de la CIA au Guatemala en 1954, un épisode-clé de la guerre froide. Du très grand Vargas Llosa
De
Mario Vargas Llosa
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort
Gallimard
Parution le 9 septembre 21
383 pages
23 €
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Thème

 L’histoire de Temps sauvages est celle d’une machination de la CIA inspirée par l’un des plus célèbres manipulateurs d’opinion d’après-guerre (Bernays, auteur du livre Propaganda) : Il s’agit d’évincer du pouvoir Jacobo Árbenz Guzmán, le président du Guatemala légalement élu, à seule fin de défendre les intérêts financiers d’un énorme producteur et négociant de bananes américain, (l’United Fruit Company, dite « la pieuvre ») dont les dividendes sont menacés par la réforme agraire initiée par le président : celui-ci, en effet,  a décidé de faire payer des impôts à la Compagnie qui en était dispensée jusque-là grâce à la corruption des précédents dirigeants. 

   Au prétexte qu’Árbenz est un communiste qui entend ouvrir son pays à l’URSS, les Etats-Unis organisent donc un coup d’état militaire connu sous le nom de code d'opération PBSUCCESS et remplacent Árbenz par une junte militaire, dirigée par le colonel Carlos Castillo Armas, plongeant le pays dans une longue période de violente instabilité politique.

  L’importance de ce complot mal connu, grossièrement orchestré par les Etats Unis, où apparaît partout la main de la CIA (Allen Dulles, son directeur, est administrateur de l’United Fruit ainsi que son frère John Foster). Cet épisode-clé de la guerre froide aura pourtant des répercussions dans toute l’Amérique Latine et aura « retardé la démocratisation du continent pour des dizaines d’années ». L’United Fruit Company est d’ailleurs à l’origine de l’expression méprisante de « république bananière » qui a depuis fait florès.

Points forts

La virtuosité de Vargas Llosa qui fait œuvre d’historien alors que l’ouvrage est présenté comme un roman sans doute en raison des caractères fouillés des protagonistes authentiques, naïfs et roublards, attachants et repoussants, pathétiques et cruels, cyniques et légers qui, tous, suscitent une certaine tendresse chez l’auteur décelant souvent chez les pires personnages un petit quelque chose d’émouvant (une élégance, une fidélité, une force, une grandeur). Ceux qui ne trouvent pas grâce à ses yeux sont les sous-fifres qui, à l’ombre des vrais dictateurs, poursuivent leurs petites passions mesquines…

La chronologie déstructurée qui est une des marques de Vargas Llosa mais qui demande au lecteur une attention soutenue (comme dans Conversation à la Cathédrale par exemple). A noter le fabuleux chapitre VII au cours duquel Trujillo mène de front deux conversations distantes de trois ans, l’une avec Carlos Castillo Armas pour l’assurer de son soutien total dans sa prise de pouvoir, l’autre avec Johnny Abbes García, son homme de main, pour lui ordonner d’abattre le précédent.

La pluralité des narrateurs, autre marque du conteur péruvien :
- Jacobo Árbenz Guzmán -président du Guatemala évincé en 1954- véritable démocrate obsédé par sa réforme agraire qui doit adoucir les conditions de vie des petits agriculteurs.
- Carlos Castillo Armas, dit « Caca, dit « Face de hache » président éphémère sans énergie ni charisme, vite remplacé par un autre candidat de la CIA (et de Trujillo).
- Marta Borrero Parra, dite Martita, dite « Miss Guatemala », maîtresse de Castillo Armas, dont on soupçonne qu’elle fût payée par la CIA. 
- Johnny Abbes Garcia, planificateur en chef des assassinats du dictateur haïtien Trujillo à qui il voue une véritable dévotion.
-John Emil Peurifoy, ambassadeur des USA, dit le cowboy, dit le boucher de la Grèce.

….Et beaucoup d’autres ...

Quelques réserves

  • Les protagonistes portent tous trois noms à la manière espagnole, sans compter leurs surnoms, et l’auteur les désigne indifféremment par l’un ou par l’autre selon l’humeur du moment, ce qui ne laisse pas de compliquer la compréhension du lecteur déjà confronté à une chronologie fantaisiste. Mais nous sommes chez Vargas Llosa, n’est-ce pas ?
  • Le chapitre XXXI traitant de rixes entre cadets et libérationnistes me semble un peu superflu ; qu’il s’agisse d’une illustration de l’antagonisme entre Armée Régulière et « pouilleux » ou d’une référence à « la ville et les chiens », il allonge inutilement la lecture. 

Encore un mot...

Du très grand Vargas Llosa dans la ligne de  La Fête au bouc.

Une phrase

«Les protestations du président Árbenz contre la campagne de presse qui, née aux Etats Unis, s’étendait au monde entier, étaient également inutiles. Comment se faisait-il que des journaux aussi prestigieux que le New York Times, le Washington Post, Time Magazine, Newsweek et Chicago Tribune aient inventé pareil fantasme : le communisme au Guatemala ?»

L'auteur

Celui qui est titré marquis de Vargas Llosa par le roi d'Espagne a reçu  le prix Nobel de littérature en 2010 pour, selon l’Académie,  « sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la  résistance de l’individu, de sa révolte et de son échec”.

En 2016, il devient le premier auteur de langue étrangère à entrer de son vivant dans la Bibliothèque de la Pléiade

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