C’est si simple l’amour

Une première heure brillante et une seconde plus contrastée, toutes deux portées par une interprétation épatante
De
Lars Norén
Durée : 2h
Mise en scène
Charles Berling
Avec
Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust, Bérangère Warluzel
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin
78018
Paris
01 46 06 49 24
Du 21 mai 1er juillet, du jeudi au samedi à 21h, dimanche à 15h (28 juin à 18h)

Thème

  • Le titre - C’est si simple l’amour, œuvre inédite en France du dramaturge suédois Lars Norén - sonne déjà comme une ironie mordante. Evidemment, cela n’a rien de simple : c’est un champ de bataille sentimental, un huis clos où les blessures anciennes remontent à la surface avec une cruauté presque clinique.

  • Tout commence lors d’une soirée de première dans un théâtre de Stockholm. Alma et Robert, couple star à la scène comme à la ville, reçoivent Hedda, actrice oubliée, et son mari Jonas, psychologue. L’alcool coule, les masques tombent. Très vite, les dialogues deviennent des armes. Les frustrations conjugales, les humiliations sociales, les désirs inassouvis et la question de l’enfant fissurent peu à peu les apparences bourgeoises. 

  • Norén dissèque le couple avec la précision d’un entomologiste. Comme souvent chez lui, la famille et l’intimité deviennent le miroir d’une société fatiguée, incapable de communiquer autrement que par la violence verbale. Le dramaturge suédois transforme le salon bourgeois en ring émotionnel. Cette sorte de “théâtre du dérapage“ rappelle parfois Strindberg ou Bergman : les personnages se déchirent autant qu’ils cherchent désespérément à être aimés.

Points forts

  • Monter pour la première fois en France cette pièce d’un auteur comme Lars Norén est un sorte d’évidence. Charles Berling, à l’origine du projet, s’est approprié le texte et s’est jeté dans la mise en scène à corps perdu, installant une tension permanente, presque suffocante. Le spectateur devient le témoin direct d’un effondrement intime. Ce « processus de destruction des êtres » est mené avec une précision remarquable. 

  • L’interprétation constitue la grande force du spectacle :

    • Caroline Proust – à l’opposé de son personnage de flic désabusée dans Engrenages - impressionne particulièrement dans le rôle d’Hedda, femme blessée, oscillant entre naïveté, rancœur et détresse ;

    • Charles Berling compose un Robert ambigu, séduisant et cruel à la fois, tandis que Bérengère Warluzel et Alain Fromager évitent toute caricature. Aucun personnage n’est totalement innocent ni totalement coupable.

  • Quant au texte, il oscille entre un mélange de noirceur et de cruauté qui font la puissance et la finesse de la première heure.

Quelques réserves

  • Cette intensité permanente est parfois éprouvante. La pièce ne ménage quasiment aucun temps mort pendant deux heures et frôle parfois la saturation émotionnelle. Le dispositif du huis clos, volontairement étouffant, laisse peu d’espace à la respiration.
  • On pourra également reprocher au texte un certain didactisme : Norén pousse parfois ses personnages au bord de l’implosion avec une insistance qui frôle l’exercice de style. La noirceur systématique finit par créer une impression d’inéluctabilité un peu appuyée.
  • La seconde heure du spectacle offre un propos et des paroles plus confus.

Encore un mot...

  • Ce spectacle n’est pas une comédie sentimentale malgré son titre faussement léger. C’est une radiographie féroce de nos fragilités contemporaines. Charles Berling réussit à faire entendre toute la modernité de Norén : derrière ces couples qui s’écroulent, c’est aussi une société entière qui vacille. C’est un théâtre exigeant, rugueux, mais profondément vivant.

  • Norén injecte dans cette noirceur quelques éclats de drôlerie grinçante qui empêchent le spectacle de sombrer dans le pur désespoir. On rit parfois, presque malgré soi, avant que la phrase suivante ne vienne immédiatement glacer l’atmosphère.

  • Charles Berling monte également un autre huis clos inédit de l’auteur danois, Lost and found, à l’Atelier, du 2 au 28 juin, dont vous pourrez lire prochainement la chronique.

Une phrase

  • Alma : « J’ai peut-être des exigences plus grandes. J’arrive à partager des films et des séries B, si je fais un effort, mais tu n’arrives pas à partager…
    - Robert : Ta gueule maintenant.
    - Alma : Oh mon Dieu, c’est génial ! Ca m’excite quand tu réagis d’une certaine manière.
    - Robert : Putain, je peux être concret si je veux.
    - Alma : Mais apparemment pas si je veux. Mais je ne te comprends pas. Je suis un être sensible. Beaucoup trop sensible. »

L'auteur

  • Né à Stockholm, Lars Norén (1944-2011) devient l’un des auteurs majeurs du théâtre européen contemporain. D’abord poète puis romancier, il se tourne vers le théâtre à la fin des années 1970. Son œuvre, composée de plus d’une centaine de pièces, explore les déchirures familiales, les névroses bourgeoises, puis les fractures sociales de la Suède contemporaine. 

  • Parmi ses textes les plus célèbres figurent DémonsAutomne et hiverBobby Fischer vit à Pasadena ou encore Catégorie 3:1. Entre 1989 et 1995, il écrit le cycle des « Pièces de mort » auquel appartient C’est si simple l’amour. Son écriture, à la fois réaliste et poétique, ausculte les violences invisibles de l’intime.

  • Directeur du Riksteatern puis du Folksteatern de Göteborg, Lars Norén est admiré autant pour son exigence artistique que pour son regard sans concession sur l’être humain.

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