Chiens
Dramaturgie : Julien Vella
Scénographie : Anouk Maugein
Costumes : Anna Carraud
Lumières : Claire Gondrexon
Chorégraphie : Anna Chires
Vidéo : Jérémie Bernaert
Musique : Jean-Sébastien Bach et Othman Louati
Prosodie des cantates : Lorraine de Sagazan
Infos & réservation
Thème
L’affaire judiciaire dite du French Bukkake a commencé en octobre 2020 à Paris avec une série de mises en examen pour viol, proxénétisme et traite d’êtres humains. Les protagonistes en étaient le site internet French Bukkake, propriété de Pascal Ollitrault (dit Pascal OP), qui diffusait des vidéos pornographiques, et une soixantaine de jeunes femmes, victimes de viols déguisés, de violences et d’atteintes graves à la dignité humaine.
En juillet 2023, 17 personnes sont renvoyées devant la cour criminelle pour viols en réunion, traite d’êtres humains, proxénétisme aggravé et travail dissimulé. En mai 2025, la Cour de Cassation reconnait les circonstances aggravantes de sexisme et de racisme pour certains actes. Mais les centaines d’acteurs cagoulés de ces vidéo et les milliers de spectateurs qui ont contemplé sur internet ces “viols déguisés“ restent cependant ignorés par la justice.
C’est donc le récit d’un viol perpétré par des hommes masqués, sous la houlette bavarde et persuasive d’un organisateur qui, avec toute la mauvaise foi du monde, mobilise une étrange phraséologie de “libération“. En quelques tableaux chantés, dans un décor fait de vêtements entassés couvrant le sol et composant un arrière-plan sordide, se déploie une sorte de liturgie de l’infâmie.
Points forts
La question du consentement est au cœur de cette affaire, comme du spectacle qui donne la parole à des victimes si souvent inaudibles, surtout lorsqu’elles sont convaincues de participer de près ou de loin au commerce du sexe, qu’il s’agisse de cinéma porno ou de prostitution. Ces « mauvaises victimes », personne ne veut en entendre parler et elles sont donc l’objet d’une maltraitance double.
L’écrin magique des Bouffes du nord sert de cadre aux tableaux somptueux et terribles portés les cantates BVW4 et BVW150 de Bach, interprétées par un chœur de chanteurs professionnels et d’amateurs.
En jouant sur les représentations de la sainteté et de la douleur féminine glorifiées par l’iconographie sacrée et profane, le spectacle rappelle que, depuis des millénaires, des martyres chrétiennes aux héroïnes des contes de fées, les femmes et leur corps adorés et malmenés sont l’objet d’un fétichisme réifiant et dominateur.
Cette dénonciation sans image de l’industrie pornographique se veut performative, en se présentant non comme une représentation, mais comme une action. Et en effet, le spectateur en sort remué, transformé, habité par l’idée qu’il sait, il sait ce qu’il savait déjà plus ou moins mais qu’il tenait à distance. Or, ce savoir s’enracine désormais dans le concret d’une expérience sensible, ce qui ne lui permet plus d’être négligé et lui donne une puissance nouvelle.
Quelques réserves
Le spectacle est éprouvant et problématique pour différentes raisons, car ce dont il parle, ce qu’il montre est insupportable et désespérant, mais il est évident qu’il faut en parler, qu’il faut dire, que prononcer certains mots ne suffit pas, et que la seule façon de prendre la mesure de cette guerre que des hommes mènent contre les femmes (ou parfois les enfants) consiste à en donner le détail, dans sa révoltante crudité.
Cependant, la question qu’une telle entreprise artistique invite à se poser est toujours la même : comment dire, comment montrer l’innommable en demeurant moralement décent, sans verser dans le voyeurisme et l’obscénité, sans ajouter de l’abjection à l’abjection ? Peut-on produire de la beauté à partir de cette abjection et en l’utilisant ? Est-il légitime et juste de se servir des sublimes cantates de Bach, ces commentaires spirituels qui occupent le cœur de la liturgie luthérienne redoublant l’éloquence de la prédication, et sont autant d’expressions d’aspirations à la sainteté, pour chanter les horreurs de ces séances filmées à partir des verbatim des vidéos et du dossier d’instruction ? Est-il convenable d’amorcer le spectacle par la danse ironique d’un gracieux personnage pour accompagner la présentation de l’affaire, projetée sur les murs et le récit du rapt moral de Daphné, cette « cendrillon des temps modernes » ?
Pour répondre à ces questions, convoquer « l’hétérotopie » foucaldienne ne suffit sans doute pas, non plus que ces intermèdes au dessein ambigu et aux propos obscurs que sont les interventions comiques de Léo et le dialogue entre les deux comédiens. Ces hommes « déconstruits », apostrophés par la metteuse en scène, introduisent une troublante critique du spectacle dans le spectacle, en y ajoutant aussi de la confusion.
Il ne s’agit donc pas seulement de se demander si on peut faire du beau avec du laid, question à laquelle, depuis Baudelaire et après Auschwitz, une large partie de l’art contemporain a essayé de répondre. Mais plutôt d’interroger : peut-on faire un spectacle pour dénoncer les ambitions financières d’individus qui ont eux-mêmes fabriqué du spectacle avec les souffrances bien réelles de leurs victimes ?
La reprise du vocabulaire utilisé par les hommes de cette affaire qui se désignent eux-mêmes comme des chiens, conspire une fois de plus à rabattre ces comportements de prédation sexuelle sur une monstruosité exceptionnelle et à évacuer la dimension systémique de ces violences.
De surcroit, la pièce évite la question raciale. Elle l’esquisse à peine avec le personnage de la jeune femme asiatique présentée par ses tortionnaires comme une « chinoise » mais, surtout, ne commente à aucun moment les propos de Pascal OP présentant le bukkake comme une pratique, au demeurant salutaire, limitée aux banlieues et à leurs populations racisées.
Alors oui le spectateur, la spectatrice sont mal à l’aise, comme garrotés par l’indécision dans laquelle les plonge ce qu’ils ou elles voient et entendent, qui les embarquent tout en les invitant à se demander : puis-je jouir de ce spectacle et de sa splendeur ? Puis-je adhérer à ce qu’il me propose ? Suis-je innocent.e ? Qu’ai-je fait, que fais-je, que puis-je faire pour empêcher cela ?
Et même s’il n’y a peut-être pas de réponse à ces questions, la confusion triomphe de la performativité…
Encore un mot...
- Ce spectacle est le quatrième volet d’une série qui, interroge les « béances du système social contemporain », en usant des ressources dramaturgiques. Fondé sur une enquête de terrain auprès de justiciables et de professionnels, réalisée par l’équipe au cœur de l’institution judiciaire, il dessine une histoire du regard occidental sur les violences sexuelles et ce qu’elles révèlent de la relation inégale entre les sexes et de la violence des rapports de genre.
Une phrase
« Tout avait commencé comme un conte de fée. »
« Nous mettons en danger ton obsession de la normalité. »
« Je pleure et il me filme, il me filme et je pleure. »
« Ce qui est appelé désir est une habitude de domination. »
L'auteur
Formée à la philosophie et au jeu de l’acteur, Lorraine de Sagazan s’est tournée vers la mise en scène en 2015. Ceci n’est pas un rêve est sa première expérience d’écriture collective. Elle fonde la compagnie La Brèche en 2015 et adapte des textes du répertoire classique ou contemporain : Une maison de poupée d’Henrik Ibsen, Oncle Vania puis L’Absence de père d’après Platonov d’Anton Tchekhov en 2019, La Poupée Barbue d’Édouard Elvis Bvouma et Les Règles du jeu de Yann Verburgh, deux spectacles jeune public.
Depuis, elle anime des ateliers, co-écrit des pièces avec Guillaume Poix (Un sacre en 2021, Mater Orba, Leviathan, créé en juillet 2024 au Festival d’Avignon) et met en scène avec Julie Deliquet (Fille(s) de, de Leïla Anis, Le Silence, en 2024).
Toute son œuvre est appuyée sur la recherche d’une « métathéâtralité », une écriture immersive, qui, via la collecte de témoignages, ambitionne d’« inventer un rituel de justice par le théâtre », où la fiction se confronte au réel et lui répond.
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