Comment Nicole a tout pété
Recherches et écritures : Clarice Boyriven et Frédéric Ferrer
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Thème
Un débat est organisé sous les auspices de la Commission nationale du débat public (CNDP) dans la salle des fêtes du village d’Echapières pour discuter d’un projet de mine de lithium, et en particulier de la localisation de la station de chargement.
Après une présentation très circonstanciée et tout à fait rassurante du projet par différentes instances dont la représentante de la multinationale qui va exploiter la mine, la parole est donnée aux participants au débat, habitants du territoire et des usagers des terres, pour la plupart opposants au projet.
Au fil d’une succession d’interventions et de tableaux, on cite Spinoza et Jean d’Ormesson, on parle de trous, de paysage, un paysage qui « pour la première fois dans l’histoire du monde » sera « inventé par ses utilisateurs », de « mine verte », de contamination possible de l’eau, de crapauds à ventre vert, de triton à crête, pour finalement souligner l’absurdité qui consiste à extraire du sol, au prix d’une destruction massive du vivant, des métaux lourds alimentant les batteries de véhicules de plus en plus lourds.
En effet, une tonne de granite donne 9 kg de lithium, soit l’équipement d’un SUV. Cette concentration de matière utile exceptionnelle dans un processus extractif souffre cependant quelque peu d’une comparaison plus quotidienne : ce rapport peut être comparé à l’utilisation de 100 litres de lait pour faire 15 crêpes.
A cela s’ajoutent quelques rappels utiles :
on ne sait pas dépolluer les sols ;
les barrages miniers représentent des dangers pesant sur les populations locales pendant des siècles ;
les batteries au sodium sont techniquement impossibles ;
les sites industriels ravagés sont désormais au cœur d’une intense mise en valeur touristique, etc…
Points forts
Le spectacle appuie à peine sur les caractéristiques des débats publics – souvent organisés (comme ici) après que le projet a été déclaré d’utilité publique - et cela suffit à en faire un moment désopilants, tant la langue de bois, les péremptions contradictoires, les contre-vérités manifestes y abondent.
Avec ses pupitres, ses caméras, ses écrans, ses micros, ses vidéos qui fonctionnent plus ou moins bien, la scénographie transpose celle des réunions organisées par la Commission Nationale du Débat Public, la grâce du théâtre étant ici, comme chez les plus grands, d’en montrer le grotesque et le risible. Kafkaïen, le terme n’est pas trop fort pour désigner l’ensemble d’un processus réel tellement absurde qu’il se prête à la comédie, puisque décidément il vaut mieux en rire qu’en pleurer…
Au fil de la soirée, une sorte de folie collective désorganise le débat :
les défenseurs de la mine, parfois frappés de sidération devant les arguments qu’on leur oppose, se livrent à un concours de mauvaise foi parfaitement réjouissant, à peine soupoudré d’exagérations ludiques et spectaculaires ;
les intervenants-militants eux-mêmes ne sont pas épargnés, dans ce bal burlesque servi par une équipe de très bons comédiens.
Sans jamais perdre de sa loufoquerie, le spectacle livre une quantité d’informations précises, parfaitement documentées, comme dans chacune des propositions de Frédéric Ferrer.
Vous avez adoré Le Problème lapin, vraie-fausse conférence de Frédéric Ferrer ? vous aimerez autant cette Nicole qui pète tout et vous rirez encore plus !
Quelques réserves
- La vidéo consacrée à Miguel Nicolao, décédé après avoir bu l’eau trouble d’une rivière contaminée par l’effondrement d’un barrage minier au Brésil, est assez cocasse, mais ne semble pas vraiment justifiée. Elle ajoute une séquence et donc une longueur inutile à un spectacle par ailleurs follement rythmé.
Encore un mot...
La crise écologique comme le spectacle, met en jeu le singulier - cette riveraine qui va voir le prix de sa maison s’effondrer - et le collectif, voire l’humanité entière, le local et le global (« Echapières va sauver le monde »).
Il y est aussi question de temporalités :
le temps court d’aujourd’hui, moment de l’ouverture programmée de la mine, et le temps long ;
celui d’hier, de la longue histoire du climat depuis des centaines de millions d’années, et celui de demain, puisque les déchets engendrés par l’extractivisme sont pour beaucoup des polluants éternels.
Ce que montre avec une éloquence réjouissante cette démonstration théâtrale, c’est que l’indispensable sortie du carbone n’est pas pensée ni mise en œuvre hors d’une économie extractiviste qui se contente de déplacer le problème des énergies fossiles aux minerais et métaux stratégiques, tout en ajoutant de la consommation à la consommation.
Si le débat est fictif, la réalité décrite par les différents intervenants est la nôtre, et parfois effarante.
Une phrase
« Echapière est fière d’être le temps d’une soirée la capitale de la démocratie participative. »
« Une mine de lithium pour sauver le monde et donc un débat pour sauver le monde. »
L’entreprise : « Nous produisons le lithium qu’on nous demande. »
L'auteur
Auteur, interprète, metteur en scène et géographe, Frédéric Ferrer se consacre depuis 1994 à des créations qui interrogent les dérèglements du monde, et en particulier le changement climatique. Il y a eu les Chroniques du réchauffement à partir de 2005, l’Atlas de l’anthropocène à partir de 2010, les Borderline Investigations depuis 2017, et enfin entre 2019 et 2024, et en partenariat avec La Villette, Olympicorama, une proposition de mise en jeu des jeux olympiques, soit quatre cycles de créations qui toutes circulent aux frontières des disciplines et jouent avec leur porosité.
- Chevalier des Arts et des Lettres et Lauréat de l’Aide à la création dramatique du Centre National du Théâtre, Frédéric Ferrer dirige depuis 2016 Le Vaisseau, fabrique artistique implantée au Centre de Réadaptation de Coubert où sont prises en charge les personnes hospitalisées afin de réduire les conséquences fonctionnelles, physiques, cognitives, psychologiques ou sociales de leur hospitalisation. L’accueil des artistes et les actions artistiques qui y sont développées avec les publics du centre et les habitants du territoire s’inscrivent dans la continuité de l’intérêt qu’il manifeste depuis ses débuts pour le travail artistique en lien avec la psychiatrie.
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