La Cerisaie

Quel plaisir à voir une pièce aussi sombre !
De
Anton Tchekhov
Mise en scène
Christian Benedetti
Avec
Brigitte Barilley, Philippe Crubezy, Christian Benedetti, Hélène Viviès…
Notre recommandation
5/5

Infos & réservation

Théâtre Studio d'Alfortville
16 rue Marcelin Berthelot
94140
Alfortville
01 43 76 86 56
Jusqu'au 24 mars: Du lundi au samedi à 20h30

Thème

En Russie, au tout début du XXe siècle. Ruinée, une grande famille de propriétaires fonciers se retrouve obligée de vendre son domaine. Il sera racheté par l’un des domestiques devenu un habile commerçant, le représentant d’une classe nouvelle.

Points forts

1- Comme pour toutes les pièces de Tchekhov, l’argument dramatique de « La Cerisaie » paraît moins important au regard de la complexité des personnages, de leur richesse intérieure, de ce mélange de joies, de douleurs et d’aspirations qui les constitue, de leur vie imparfaite, de leurs amours inabouties… Mais il ne s’agit que d’une impression car cette fois le sujet est capital.

2- Bien sûr « La Cerisaie » raconte la fin d’un monde, le remplacement de l’ancienne aristocratie par une bourgeoise pragmatique. Mais cette pièce - la dernière de son auteur - est surtout baignée du début jusqu’à la fin par l’idée de la mort. Dès le premier acte, on sait que le domaine et son verger seront vendus, inéluctablement. Ce qui n’empêche pas les personnages de continuer à vivre comme si de rien n’était, par élégance ou par inconscience. Ces cerisiers qu’on abat à la fin de l’acte IV, ce sont nos vies à tous qui, seule certitude, s’achèvent un jour. En attendant « nous devons vivre », comme il est dit dans « Oncle Vania ».

3- Paradoxalement, Tchekhov était persuadé d’avoir écrit une comédie. Cette conviction a nourri bon nombre de palabres et de déclarations de grands penseurs. Mais un auteur peut-il décider lui-même du genre de ce qu’il écrit ? Bien sûr certains de ses personnages ont des comportements saugrenus ou des réactions amusantes, mais au final quel spectateur peut raisonnablement sortir de « La Cerisaie » en disant qu’il a ri à gorge déployée toute la soirée ? Seul le public décide si une pièce est drôle ou pas. Celle-ci ne l’est pas.

4- Le metteur en scène Christian Benedetti a pris Tchekhov à la lettre. Il monte cette « Cerisaie » comme un vaudeville, à toute vitesse, sur un rythme effréné. Pas de décor, quelques meubles, les accessoires indispensables, des costumes contemporains, et hop, au galop ! Le pari était risqué. Le samovar n’a pas le temps de refroidir, et les langueurs de certaines mises en scène classiques nous sont épargnées. Etonnamment, la face noire de la pièce ne fait que ressortir et l’absurdité des personnages qui s’agitent au bord du précipice se fait plus nette : la vie est un compte-à-rebours.

5- Tchekhov ne peut pas être interprété par de petits comédiens. Il ne suffit pas de savoir jouer les répliques de son théâtre, encore faut-il être, apporter sur le plateau une profondeur et révéler au-delà du texte la face immergée de chaque rôle. Ici, l’exercice est rendu d’autant plus difficile que la vitesse d’exécution exige une technique imparable et un jeu compacté. Tous les interprètes de cette production sont admirables, à l’unisson, en rangs serrés.

Quelques réserves

À moins de réfuter d’emblée le parti pris du metteur en scène, il n’y en a pas, tant le spectacle est original, captivant, pour tout dire passionnant.

Encore un mot...

« La Cerisaie » débitée à la vitesse d’une scie électrique : une gageure ? Non, une profonde réussite. En changeant de braquet, Christian Benedetti nous fait entendre le texte autrement et souligne la course folle de tout un petit monde qui se presse de profiter de ses biens, de sa maison, de son jardin, avant de partir vivre ailleurs une existence qu’ils espèrent tous meilleure. Comme nous, ici-bas.

Une phrase

Firs, le vieux serviteur : « La vie a passé comme si je n’avais pas vécu ».

L'auteur

Médecin de profession, Anton Tchekhov (1860-1904) est l’un des plus célèbres écrivains russes. Auteur de nombreuses nouvelles, il est surtout connu pour ses pièces, « Platonov », « Ivanov », « L’Ours », « La Mouette », « Oncle Vania », « Les Trois Sœurs »… Il écrit « La Cerisaie » à la fin de sa vie, de 1901 à 1904, expressément pour le Théâtre d’Art de Moscou, dirigé par Constantin Stanislavski, le metteur en scène qui l’a révélé.

Commentaires

yves Bouëssel …
mar 20/03/2018 - 10:50

J'aime beaucoup votre façon d'écrire et votre analyse. C'est intéressant de noter que le tempo de la pièce a été utilisé par le metteur en scène comme un "révélateur" au sens photographique. Tchekhov est un immense écrivain du crépuscule. Plus qu'un médecin des âmes il appuie là où ca fait mal, où l'on prend du plaisir dans la reviviscence impossible du temps révolu. Il est le roi d'un royaume qui s'appellerait la nostalgie. Il ne croit pas aux lendemains qui chantent. Ce romantique est en fait un réaliste contrarié.

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