Si c’est un homme

Les bouleversantes rigueurs de la mémoire
De
Primo Levi
Mise en scène
Gilbert Ponté
Avec
Gilbert Ponté
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Essaïon
6 rue Pierre au Lard,
75004
Paris
01 42 75 46 42
Jusqu’au 1er avril 2026. Mardi et mercredi à 19h.

Thème

  • Juif italien, Primo rentre chez lui après presque douze mois de détention au camp d’Auschwitz, libéré par l’Armée rouge le 27 janvier 1945. Le jeune homme de 25 ans tente de faire, pour sa famille, le récit d’une vie ou plutôt d’une survie sous le numéro 174.517 au camp de Monowitz-Buna, une des annexes d’Auschwitz.

  • Les horreurs et les humiliations infligées par les nazis visaient avant tout à la déshumanisation des individus : privés de leurs proches, de leur nom, de leurs cheveux, de tous les objets qui ont accompagné leur vie, ils ne sont plus que des silhouettes numérotées et bientôt étiques, des forces de travail au service du Reich.

  • Les appels interminables du matin, la faim, le froid, la peur, la menace constante de la sélection, le rôle des kapos, prisonniers de droit commun, l’épuisement, tout ceci alimente les rêves récurrents des prisonniers terrifiés à l’idée de n'être pas entendus, crus ou compris.

  • Cette « douleur à l'état pur » s’épanouit dans un système absurde et vide de solidarité, de fraternité et de leur plus infime possibilité, un monde de bêtes fourbues, de rapines vitales, où toute l’attention est concentrée sur la nécessité de tenir, et où se dissolvent les repères moraux.

  • Atteint de scarlatine, Primo Levi échappe à l'évacuation vers Buchenwald et Mauthausen, au cours de laquelle mourront presque tous les détenus d'Auschwitz, c’est pourquoi il a pu faire ce récit. 

Points forts

  • Si c’est un homme est un texte précis, simple et limpide. Les extraits proposés ici échappent à l’évocation de trajectoires individuelles, accentuant le ton neutre et dépassionné du récit. • L’adaptation n’appuie guère sur les luttes quotidiennes et les rivalités, les trocs et les négociations sordides pour mieux mettre en valeur le dispositif de déshumanisation qu’est le camp, ce système à broyer les humains. Cette sobriété est d’ailleurs la force de ce seul en scène, véritable défi aux lois du spectacle. 

  • Sur un plateau presque nu, le comédien livre une parole retenue, murmurante, parfois heurtée et hésitante, mais toujours incandescente. Les nuances de l’interprétation, entre sourire et stupeur, invitent les spectateurs à recomposer le camp, ses silhouettes faméliques et ses bâtiments sombres, les transforment en témoins, voire en Häftling. 

  • Gilbert Ponté les fait pénétrer dans cet « hors du monde » qu’est le lager (camp) et abolit donc la notion de spectaculaire pour donner par la présence d’un acteur, la densité d’un texte. C’est bien à un « théâtre éthique de la transmission », soutenu par la musique de Bach, par une lumière soignée qui dessine et détoure littéralement les scènes et la projection de quelques tableaux d’Anselm Kiefer, que l’on assiste.

  • On aurait pu imaginer une mise en image un peu différente, à partir de l’œuvre du très discret Zoran Music qui fut déporté au camp de Dachau, même si  ses dessins proposent une représentation du système concentrationnaire et non du système d'extermination.

Quelques réserves

  • La scène de la nuit, dans laquelle le comédien mime debout une inconfortable position couchée, fonctionne moins bien que le reste du spectacle.

Encore un mot...

  • Avec le récit de ce que fut le quotidien concentrationnaire, il s’agissait pour Primo Levi d’apporter au monde « la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire d’un autre homme ». 

  • Dans ce lieu, construit par des hommes ordinaires pour détruire d’autres hommes, la dignité est abolie, les victimes deviennent bourreaux, l’instinct de survie écrase la pensée et met l’humanité en sommeil quand il ne l’anéantit pas, la solitude de chacun est intégrale.

  • Ce regard implacable de pure mélancolie, invitation à ne pas oublier, s’avère salutaire en ces temps troublés

Une phrase

  • « Tout baignait dans un silence d'aquarium, de scène vue en rêve. Là où nous nous attendions à quelque chose de terrible, d'apocalyptique, nous trouvions, apparemment, de simples agents de police. C'était à la fois déconcertant et désarmant. Quelqu'un osa s'inquiéter des bagages : ils lui dirent : “bagages, après“ ; un autre ne voulait pas quitter sa femme : ils lui dirent “après, de nouveau ensemble“ ; beaucoup de mères refusaient de se séparer de leurs enfants : ils leur dirent “bon, bon, rester avec enfants“. Sans jamais se départir de la tranquille assurance de qui ne fait qu'accomplir son travail de tous les jours. »

  • « Je n'ai pas plus tôt détaché le glaçon, qu'un grand et gros gaillard qui faisait les cent pas dehors vient à moi et me l'arrache brutalement. “Warum ?“, dis-je dans mon allemand hésitant. “Hier ist kein warum“. Ici, il n'y a pas de pourquoi. »

L'auteur

  • Écrit entre décembre 1945 et janvier 1947, le manuscrit est refusé par une grande maison d’édition dont le patron, Giulio Einaudi, et le directeur littéraire, l’écrivain Cesare Pavese, sont des figures de l’antifascisme. Le marché est, dit-on, saturé par la publication d’une trentaine d’ouvrages sur la déportation…

  • Ce ratage éditorial historique est aussi une faute morale et politique : ce livre, considéré non sans dédain comme un témoignage historique de plus, et non pas comme une œuvre littéraire, n’emporte pas la conviction. Il est finalement publié à 2 500 exemplaires par un petit éditeur indépendant, De Silva. 

  • Salué par Italo Calvino, l’ouvrage demeure pourtant confidentiel jusqu’à sa réédition, par Einaudi cette fois en 1959, dans une collection d’essais et il faut attendre les années 1980 pour qu’il fasse parler de lui. Le succès du Système périodique aux Etats-Unis, la sortie du film de Claude Lanzman, Shoah (1985) participent à cette redécouverte. Se questo è un uomo est alors vendu à près de cent mille exemplaires et traduit en plusieurs langues. 

  • Décrit comme « l’une des œuvres les plus importantes du vingtième siècle », le livre devient un best-seller international, constamment réédité : l’Italie en vend chaque année 55 000 exemplaires et, partout, il est étudié dans les écoles et les universités. Il a été adapté à la radio par la Canadian Broadcasting Corporation’s puis la RAI en 1964 et au théâtre par Primo Levi lui-même et Pieralberto Marché en 1966 et 67 avant d’être donnée en Allemagne et en Angleterre. A ceci s’ajoutent les seuls en scène directement adaptés du livre initial.  

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