Tout est calme sur les hauteurs
Entre drame et comédie, un texte jubilatoire sur l'état du monde
De
Thomas Bernhard
Durée : 1h50
Mise en scène
Jean-François Sivadier
Avec
Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek, Valérie de Champchesnel
Notre recommandation
5/5
Infos & réservation
Théâtre du Rond-Point
2 bis avenue Franklin Roosevelt
75008
Paris
01 44 95 98 21
Du 18 juin au 4 juillet, du mardi au samedi à 20h, samedi à 19h, dimanche à 15h. Relâche le 28 juin
24 et 25 septembre à Annemasse
6, 7 et 8 octobre à Béthune
14 et 15 octobre à poitiers
du 4 au 13 février 2027 à Villeurbanne
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Thème
- Jean-François Sivadier s’empare de Maître de Thomas Bernhard et lui redonne son titre original : Tout est calme dans les hauteurs. Une expression qui sonne comme une promesse de sérénité mais qui cache en réalité un précipice moral. Entre comédie grinçante et satire politique, le spectacle nous entraîne dans l’univers étouffant d’un couple d’intellectuels persuadés d’habiter les sommets de la pensée.
- Moritz Meister est un écrivain célébré, installé avec son épouse Anne dans une vaste demeure des Préalpes bavaroises. Le couple reçoit une doctorante venue travailler sur son œuvre, un journaliste et son éditeur. Dans ce huis clos en apparence policé, les conversations s’enchaînent, nourries de citations, d’aphorismes et de certitudes définitives.
- Peu à peu, derrière les discours brillants et l’autosatisfaction permanente, apparaissent les failles : mépris social, xénophobie, antisémitisme latent, fascination pour l’ordre et l’autorité. Thomas Bernhard démonte avec une férocité jubilatoire les mécanismes d’une pensée réactionnaire qui se cache derrière la culture et le prestige intellectuel. Le dramaturge autrichien montre comment les mots peuvent devenir des armes de domination, comment le langage sert parfois moins à dialoguer qu’à imposer une vision du monde.
- Quarante-cinq ans après son écriture, la pièce conserve une actualité troublante. Elle interroge notre rapport aux élites, au pouvoir symbolique de la culture et aux idéologies qui prospèrent derrière les apparences respectables.
Points forts
- Nicolas Bouchaud compose un Moritz Meister, magistral, aussi grotesque qu’inquiétant, oscillant sans cesse entre cabotinage et menace. Face à lui, Norah Krief offre à Anne Meister une présence magnétique : son personnage semble d’abord effacé avant de révéler une adhésion totale aux dérives de son mari. Leur duo fonctionne à merveille. Et Frédéric Noaille compose, notamment, un éditeur survolé et terriblement inquiétant.
- La mise en scène de Jean-François Sivadier choisit la simplicité, notamment dans la scénographie, plutôt que le réalisme. Mais cette apparente sobriété, toute au service de la puissance du texte, laisse toute la place au jeu des acteurs et à la mécanique implacable des dialogues. La scène finale du monologue de Moritz Meister est un chef d’œuvre de complétude entre l’écriture, la mise en scène et l’interprétation.
- Autre qualité remarquable : l’équilibre entre le rire et le malaise. Bernhard pousse les personnages vers la caricature, mais jamais au point de les rendre inoffensifs. On rit beaucoup de leur vanité, puis l’on se surprend à frissonner lorsque leurs préjugés apparaissent au grand jour. La pièce est en bascule permanente entre obsession et bouffonnerie, l’angoisse et le plaisir, avec toujours cette ironie mordante propre à Thomas Bernhard.
- Enfin, la pièce frappe par la modernité de son propos. La dénonciation des discours identitaires et de l’entre-soi intellectuel résonne avec une étonnante acuité dans l’Europe contemporaine.
Quelques réserves
- La mise en scène et le jeu des acteurs affirment leur parti pris provocateur pour mieux dénoncer les idéologies nauséabondes. La dimension satirique est fortement appuyée, jusqu’à saturation. Mais c'est un constat plus qu'une réserve.
Encore un mot...
- Tout est calme dans les hauteurs est une pièce qui dérange davantage qu’elle ne séduit. Elle n’offre ni consolation ni héros auxquels s’identifier. Mais c’est précisément ce qui fait sa valeur. Jean-François Sivadier transforme ce texte corrosif en une mécanique théâtrale redoutable, servie par une distribution de premier ordre. On sort de la salle avec le sentiment d’avoir beaucoup ri, mais aussi d’avoir entendu quelque chose de profondément inquiétant sur notre époque.
L'auteur
- Né en 1931 aux Pays-Bas et élevé en Autriche, Thomas Bernhard demeure l’une des figures majeures de la littérature européenne du XXe siècle.
- Romancier, dramaturge et polémiste, il a consacré une grande partie de son œuvre à dénoncer l’hypocrisie sociale, le conformisme et la persistance des idéologies nationalistes dans son pays.
- Son style, fondé sur la répétition, la provocation et l’excès, lui valut autant d’admirateurs que d’ennemis. Auteur notamment de Le Naufragé, Des arbres à abattre, Place des Héros ou Avant la retraite, il est mort en 1989 à l’âge de 58 ans.
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