Voyage au bout de la nuit

Un grand rendez-vous Céline
De
Franck Desmedt
Mise en scène
Franck Desmedt
Notre recommandation
4/5

Infos & réservation

Théâtre de La Huchette
23 rue de La Huchette
75005
Paris
0143263899
Jusqu'au 29 septembre

Thème

Assis sur une poubelle, Ferdinand Bardamu raconte le « dégoût de tout » qui s’est emparé de lui, et n’a cessé de croître au fil d’un voyage au bout du monde - de la boue sanglante des tranchées à New York et Detroit, en passant par cette “Bambola-Bragamance“ (!) située au fin fond de l’Afrique colonisée – et au bout d’une nuit qui s’étend de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1920. Le récit, qui se réclame de la fiction, n’en est pas vraiment une, quoique l’auteur s’en défende.

Texte majeur de prise et de crise de conscience occidentale, Le Voyage rejoint voire dépasse ces ouvrages qui ont décrit l’envers cauchemardesque de sociétés en proie à la colonisation (Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres), à l’industrialisation (Upton Sinclair, La Jungle) et, finalement, à la guerre (Barbusse, Le Feu).

Points forts

Il faut un certain aplomb et un certain bagage pour adapter cet objet littéraire sans grand équivalent, qui établit instantanément la réputation de son auteur et démoda brutalement les codes d’écriture en vigueur jusque là.

Le pari est brillamment remporté parce que Franck Desmedt, comédien, acteur et metteur en scène expérimenté, a choisi de manière pertinente des extraits percutants et illustratifs du Voyage. Au fil du spectacle, il donne chair, gestuelle et intonations aux personnages les plus variés : la colère désespérée de Bardamu bien sûr, mais aussi l’aimante Molly, des officiers bornés de la Coloniale, le petit maire si lâche de Noirceur qui s’apprête à accueillir les soldats allemands… Cette finesse d’interprétation permet à la pièce de relever le défi majeur de l’écriture célinienne, et d’éviter les écueils d’une prestation toute en indignation ostentatoire, en déclamation hallucinée, ou en accablement trop appuyé.

Quelques réserves

On relève tout au plus quelques petits anachronismes musicaux – le fond sonore de jazz qui accompagne Bardamu en Amérique ne correspond pas vraiment à ce qui se jouait dans les années 1920 – et d’expression : les cris d’enthousiasme patriotique poussés par Bardamu sur le navire qui l’emmène en Afrique doivent sans doute plus aux stridences gutturales très postérieures de M. Jackson, ce qui créée un décalage gênant mais très momentané.

Encore un mot...

Une adaptation du Voyage qui nous fait retrouver la fulgurance, l’expressivité et la violence sans pareille de l’écriture célinienne.

Une phrase

Ou plutôt deux:

- «  Voyager, c’est bien utile, ça fait travailler l’imagination. Tout le reste n’est que déceptions et fatigues. Notre voyage à nous est entièrement imaginaire. Voilà sa force. Il va de la vie à la mort. Hommes, bêtes, villes et choses, tout est imaginé. C’est un roman, rien qu’une histoire fictive. Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Et puis d’abord, tout le monde peut en faire autant. Il suffit de fermer les yeux. C’est de l’autre côté de la vie. » (préface qui ouvre le spectacle)

- « Tant que le militaire ne tue pas, c’est un enfant. On l’amuse aisément. N’ayant pas l’habitude de penser, dès qu’on lui parle, il est forcé, pour essayer de vous comprendre, de se résoudre à des efforts accablants. »

L'auteur

Médecin des pauvres installé à Bezons depuis le milieu des années 1920, Louis-Ferdinand Destouches (1894-1961) est l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, plus connu sous son nom de plume, Louis-Ferdinand Céline. Il est l’un des plus controversés aussi, en raison d’ouvrages (Bagatelles pour un massacre, L’école des cadavres, Les beaux draps) à l’antisémitisme obsessionnel, au service duquel il plaça son écriture, dotée d’une puissance inégalée depuis Jules Vallès. Avant cela, Céline avait cependant livré son Le Voyage au bout de la Nuit, un roman de première importance et accueilli comme tel, sauf par le jury Goncourt, qui l’écarta. Le voyage fit l'objet de nombreuses adaptations théâtrales, la plupart du temps sous forme d'extraits. 

Le parcours de Destouches ressemble au “voyage“ de Bardamu par bien des côtés : comme son anti-héros, le futur écrivain a bien servi au début de la guerre, jusqu’à une grave blessure, survenue fin 1914 ; après sa démobilisation, il s’est rendu en Afrique noire pour le compte d’une compagnie liée aux plantations camerounaises. Destouches voyagea aussi aux États-Unis, notamment à Detroit, où il fut impressionné par la fordisation en marche dans les usines automobiles ; enfin, il rencontra en 1926 son grand amour, la danseuse américaine Elisabeth Craig, qui inspirera le personnage de la prostituée Molly, dont Bardamu tombe éperdument amoureux.

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