La Belle Epoque Histoire intime de la Vème République, Tome 2

Du très bon Giesbert, drôle et lucide
De
Franz-Olivier Giesbert
Gallimard
Octobre 2022
383 pages
22 €
Notre recommandation
4/5

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Thème

Dans le prolongement du « Sursaut » qui traitait de l’époque gaullienne, du retour au pouvoir du grand homme en mai 1958 pour régler la question algérienne jusqu’à son départ prémédité sous la forme d’un référendum suicidaire, Franz-Olivier Giesbert poursuit l’exercice commandé par son éditeur et son « Histoire Intime de la Vème République » avec cette « Belle Époque », celle des années Pompidou et des années Giscard (de 1969 à 1981) et l’amorce de la suivante, entendez l’élection de François Mitterrand en double épilogue, celui de la droite au pouvoir et celui de la France d’hier.

Car c’est bien et de manière paradoxale dans ces années encore fastes que le déclin aujourd’hui universellement admis va se révéler, un déclin pensé et voulu selon l’auteur par les détracteurs de cette France bourgeoise et colonialiste, Sartre et Foucault, ses fossoyeurs impitoyables, Sollers, le maoïste d’opérette, Chevènement et Attali et avec eux la cohorte des suiveurs, féaux de Lénine et du Grand Timonier, enfants de mai 1968, idéalistes de la pensée égalitaire ou simples opportunistes zélés, souvent tout à la fois, autant d’histrions qui vont gangrener à petits feux le journalisme, l’administration, l’éducation nationale et la justice, quand Pompidou et Giscard défendaient encore l’excellence, l’élitisme et la méritocratie républicaine mais aussi l’innovation et le progrès, la rigueur aussi jusqu’à l’obsession de l’équilibre budgétaire.

Bien sûr et sans jeu de mots, tout n’est pas « rose » dans le camp de cette droite moderne des années 70 et dans ce paysage politique du moment ; les combats d’hommes, les combats de coq sont acharnés. Pompidou, Chaban-Delmas, Giscard, Barre et Chirac occupent les premiers rôles avec Mitterrand en embuscade… Messmer, Poniatowski et Rocard s’agitent en coulisse, JJSS et l’ineffable Edgar Faure font le spectacle, autant de personnalités évoquées avec moult anecdotes, portraits de circonstances et propos rapportés… autant de jeux de rôle, de postures et d’ambitions.

Mais la France de ces années-là est encore réputée universelle et reste à l’ouvrage, sérieuse et brillante, rayonnante et inventive, et même subversive sous Giscard qui va en « cent jours » abaisser la majorité à 18 ans, instituer le divorce par consentement mutuel et faire voter la loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG). Giscard qui sera aussi, au-delà de ces réformes sociétales majeures, le promoteur d’un programme nucléaire élargi, héros du franc fort et d’une économie maîtrisée en dépit de deux chocs pétroliers. Sans que sa réputation ait même à subir la responsabilité qu’on lui prête toujours à tort du « regroupement familial », fer de lance d’une immigration aujourd’hui à la dérive, responsabilité qui échoie en fait au Conseil d’Etat et annonce avec fracas le gouvernement des Juges.

Points forts

L’histoire, la grande comme la petite, vécue et racontée par un observateur toujours drôle, sensible et avisé, une histoire nourrie par d’innombrables conversations échangées avec tous les protagonistes, toutes consignées dans ses cahiers d’écolier remplis depuis cinquante ans, des cahiers qui ne mentent pas et rapportent tantôt une phrase, tantôt une confidence, encore une attitude pour illustrer le propos, le nourrir et le crédibiliser.

La lucidité de la démarche de l’auteur qui va, d’une culture familiale bien installée à gauche et d’un apprentissage de la chose publique au cœur de la pensée de gauche incarnée par Le Nouvel Observateur pour lequel il travaille, prendre la mesure du cynisme de ses soldats, prêts à tout pour conquérir le pouvoir de la pensée avec Sartre et le pouvoir politique avec Mitterrand qui osera l’union hétérogène avec les communistes et ratifiera les élucubrations économiques de ses lieutenants en dépit de la certitude qu’il a de l’échec de la démarche.

La profusion de propos rapportés, d’anecdotes, de postures qui donnent la mesure de la farce et font des édiles et de leurs thuriféraires les acteurs d’une même pièce, triste et savoureuse à la fois, représentée par ces esprits français, souvent inutilement brillants, polémistes, cultivés, intéressés, misogynes et chamailleurs.

Quelques réserves

S’il en faut une, disons que l’ouvrage a quelque chose de déjà lu ou de déjà vu, Giesbert, observateur prolixe nous resservant un peu les plats, son analyse associée aux ouvrages nombreux déjà consacrés aux uns et aux autres tournant un peu en boucle, sauf à considérer cette perspective donnée dans ce nouvel ouvrage à l’histoire, celle d’un déclin voulu ou subi qui font de ces hommes publics et de l’intelligentsia qui les soutient les fossoyeurs du monde qui les avait pourtant gracieusement hissés là où ils sont.

Encore un mot...

Au premier degré, le livre se lit comme un très bon roman, une comédie humaine remplie d’hommes plus que de femmes un peu réduites pour leur part à la position couchée, répondant à l’archétype de l’homme primitif dévoré par l’ambition, le pouvoir et la séduction, des forts en gueule encore cultivés mais plus pour longtemps, intelligents, fâcheux, parfois drôles, éduqués, manipulateurs et même machiavéliques pour les plus doués, une belle brochette en somme. 

Mais de cette comédie humaine émerge encore selon l’auteur un niveau de savoir, un sens de l’Etat, une idée de Nation, des corps constitués pour les servir, une ambition nationale et finalement la conjonction des intérêts particuliers et de l’intérêt général... 

Cet ouvrage souvent drôle, enlevé, plein d’oxygène dans cet air pollué par la bien-pensance, est courageux aussi et fait de Giesbert avec Onfray et peut-être aussi Finkielkraut l’un des plus zélés contempteurs des nouveaux hommes de gauche, plus que de la gauche elle-même, un observateur inquiet de l’a-culture sauf pour celle qui procède du culte mémoriel, un défenseur de la plus belle des libertés, celle de penser qu’il incarne haut et fort et qui trouve d’ailleurs en écho dans cette dernière rentrée littéraire un nouveau mécène, Pierre Nora, issu du même sérail qui, dans son dernier ouvrage intitulé Une étrange obstination, en évoquant cette même « belle époque » associée aux « Trente glorieuses », dit littéralement ceci : on y respirait le même air de liberté, de qualité, un même esprit de créativité. J’ajouterais un même respect de qui ne pense pas comme soi. Cela porte un nom, la tolérance.

Un bel ouvrage sur le déclin d’un monde et d’une société que les gens issus de la génération du baby boom ont aimée, dans la foulée de Le Goff avec sa « France d’hier », celui d’une civilisation sans doute, annoncée par tant d’autres désormais, Spengler en avant-garde, Murray, Engels qui traitent de la chute de l’Europe comme celle de Rome, fatale et inexorable… résumée dans une phrase « que nous est-il arrivé ? »

Une phrase

“ L’intelligentsia française n’a rien appris. Après s’être amourachée de Staline, le petit père des peuples, voilà que Mao est devenu le phare de la pensée. Le Monde est son journal officiel à travers, notamment, les chroniques énamourées de son correspondant à Pékin, Alain Bouc.”

L'auteur

Né en 1949 d’un père américain qui a participé au débarquement et d’une mère française à laquelle il vouait un profond attachement, élevé à Elbeuf tout près de l’imprimerie familiale et des livres, Franz-Olivier Giesbert alias FOG écrit déjà à 10 ans et embrasse très jeune une brillante carrière de journaliste qui l’amènera successivement à l’Express, au Nouvel Observateur et au Point. Considéré de droite par les gens de gauche et de gauche par les gens de droite, il affecte d’être inclassable et il l’est, peut-être de moins en moins.

Auteur à succès, il a écrit à ce jour une vingtaine de romans souvent primés (Grand Prix de l’Académie Française, Interallié) et une quinzaine d’ouvrages politiques et biographies (avec une prédilection pour Mitterrand et Chirac), fréquenté tout le gotha politique et culturel de l’époque et participé aussi à de nombreuses émissions de radio et de télévision. Adepte du « je t’aime, moi non plus », serviteur zélé de la provocation, il rit de tout mais prend finalement les choses au sérieux, ainsi le déclin du pays qu’il aime dans lequel son père américain avait choisi de vivre pour fuir l’hypocrisie et le pharisianisme anglo-saxons.

Gallimard lui a commandé une fresque de la société française depuis l’avènement de la Vème République qui doit se décliner en trois tomes, le troisième restant à paraître.

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