Barrière
Parution en novembre 2025
196 pages
19 €
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Thème
Jean est médecin directeur d'un centre hospitalier. Il découvre la machination fomentée par un de ses collègues, Grapin, qui vise à le destituer afin d'avoir les mains libres dans la gestion de ses activités hospitalières, publiques et privées. Jean prend la plume et confie son amertume dans ces lignes, ce cahier qu'il écrit sous l'emprise de la colère, et se remémore un dialogue ancien avec un de ses patients, ancien cadre du FLN, acteur de la guerre d'Indépendance de l'Algérie. Une phrase qui ravive les souvenirs de cette époque, de ses affrontements sanglants, et de la légitimation de la violence au nom de l'indépendance. Jean, pied-noir émigré de force après 1962, et son ami Ibrahim - médecin et ami au sein de l’hôpital - vont vivre la cabale contre la direction de l'hôpital sous le miroir déformant de leurs souvenirs, et de leurs blessures communes concernant leur terre natale. L'affrontement au présent et les réminiscences du passé vont former un cocktail corrosif et mortifère.
Points forts
François Eulry est un écrivain caméléon qui sait manier avec talent la diversité des styles d'écriture. Le cahier témoignage de Jean, qui compose la majeure partie du roman, est nerveux, enfiévré, parfois factuel, torturé par la mise en cause de sa gouvernance, le doute d'une amitié qui vacille, la mémoire de l'Algérie française et de ses drames.
D'autres parties du roman, dédiées aux souvenirs de "La guerre d'Algérie", aux points de vue des deux camps, sont plus factuelles ou conventionnelles dans l'écriture, plus apaisées si le fond ne l'est pas, et d'une excellente fibre policière.
On ne passera pas sous silence l'évocation un rien ironique de l'Algérie contemporaine et la description du carriérisme de certains praticiens hospitaliers, dont on ne doute pas qu'il est inspiré d'expériences vécues.
Quelques réserves
La description sans concession du monde hospitalier actuel pourra paraître pesante. Elle n'en est pas moins juste, dans l'opposition des médecins chefs de services et des dirigeants hospitaliers, confrontés depuis 2004 aux dilemmes de la T2A (Tarification A l'Activité). Celle-ci laisse à beaucoup - soignants et patients - le sentiment que les décisions de dotations publiques et d'investissement sont dictées par les seuls impératifs de rentabilité.
Encore un mot...
Avec La messe allemande, paru en 2021, François Eulry nous avait surpris par un sujet pour le moins non conventionnel. Barrière, en conserve la marque, étonnant dans son thème et sa construction, fiévreuse, obsédante, policier entre les lignes, et très imprévisible dans son dénouement. Il pose une question qui dépasse son cadre contemporain : la fin justifie-t-elle les moyens ? Dans ce roman gigogne, cohabitent, par la symétrie des justifications, une lutte de pouvoir avec un dirigeant d'hôpital et les motivations des combattants des deux camps.
Les deux se rejoignent alors que le regard sur cette guerre "d'indépendance", de 1954 à 1962, a changé sans pour autant effacer le souvenir de ses horreurs, sans pour autant que François Eulry en propose une lecture manichéenne. Il y a dans ces pages une forme de nostalgie de l'Algérie française et en écho, une forme de repentance sur les réponses de la France aux massacres de ses partisans, algériens, harkis, européens. Il y a ces derniers chapitres, qui sortent de la temporalité du narrateur et qui ouvrent l'abîme entre deux vérités, conclusion brutale et déroutante de ce roman hors norme !
Une phrase
« Depuis mes ennuis au CRUSHE [nouvelle dénomination du Centre Hospitalo-universitaire du roman, NDLR], le même cauchemar me revient. Antoine Grapin, le visage lunaire, grotesque, flanqué de Wisniewski, est assis au bord d'un lit d'hôpital.
Au milieu des moniteurs, écrans et bips sonores, il m'éclate de rire à la figure. La voix rauque de Rachid B. signale son arrivée - je ne comprends pas tout ce qu'il dit, mais il est question de barrière." P 132« Oh pardonnez-moi, je me présente, je suis le général... oh ! Mon nom actuel importe peu, vous connaissez le vrai, j'imagine - que vous souhaitiez rencontrer. L'un des responsables de la sécurité de notre chère république algérienne démocratique et populaire. Je suis un frère de cet Hocine que je fus le premier, encore gamin, à dire traître à sa patrie : c'était très excessif mais nécessaire à la Révolution, j'en avais conscience. Et donc de cette grande dame qu'était la mère de Jean mon neveu ; même si elle avait choisi d'épouser un sous-officier français, un de ces soldats qui nous combattirent de toutes les manières possibles, même à coups de napalm, nous les soldats de la Libération, de la Liberté et de la Démocratie : avec majuscules, j'y tiens. Il le fit avec courage, souvent ; sans pitié, toujours.
« J'ai cru comprendre que mon neveu - dont vous fûtes très proche, n'est-ce pas? - et avec qui vous travaillez puisqu'il est devenu en quelque sorte votre chef de tribu, ne sait rien de votre visite. Comme moi j'ignore tout de votre intention et de vos mobiles les plus secrets. Au fond je m'en moque. Il n'a pas su que vous avez emprunté frauduleusement le passe-général de votre établissement pour pénétrer dans son bureau et y subtiliser des documents personnels, ce fameux cahier qu'il tient à l'abri des regards, pour le diffuser ensuite dans le plus grand anonymat…" P 174
L'auteur
Médecin militaire et "officier Général", François Eulry a dirigé l’hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce à Paris. Il y a longtemps été titulaire d'une chaire d'enseignement. Il a pris sa retraite après d'importantes fonctions d'État major. Il est l'auteur de La Messe Allemande son premier roman publié en 2021 et de Mort de peu, une série de nouvelles publiées fin 2022.
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