Grandeur Nature

Même la mort ne peut trancher les liens entre un père et son fils. De l’intime à l’universel, le thème de la filiation superbement déployé
De
Erri De Luca
Gallimard
Traduit de l’italien par Danièle Valin
Parution en février 2023
161 pages
18 €
Notre recommandation
5/5

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Thème

Erri De Luca poursuit son ascension vers les sommets du monde. D'un pas régulier, le geste économe, notre écrivain-alpiniste obstiné et noueux, se mesure cette fois, à la figure du père. D'emblée, il prévient son lecteur : " n' étant pas père, je suis resté nécessairement fils."

Mais quelle est la nature de ce lien secret qui unit le fils au père, peut-on impunément dénouer ce nœud de souffrance et de joie, de gratitude et de soumission ? Verticalité abyssale, sur laquelle Erri De Luca tisse de savantes variations. 

Un père absent, vivant à plus de mille kilomètres pour le jeune Marc Chagall (Marek de son vrai prénom) qui s' efforce de restituer les traits jaunes et fatigués de Zakhar Chagall, marchand de harengs à Vitebsk. L'odeur de la saumure tenace et poisseuse, qui a accompagné chaque jour le petit Chagall dans sa scolarité, est soulignée d'un coup de pinceau sur le tableau, par deux traits rouges autour des yeux du père. Avec le temps qui va, Marc Chagall fait ainsi acte de reconnaissance pour ce père pauvre et digne dont les vêtements suintaient des effluents salés. 

Autre relation père-fils: le sacrifice d' Abraham ou plutôt, souligne Erri De Luca, la ligature de Isaac. La requête de la divinité est impérieuse : le père doit sacrifier son fils. Et dans une forme d'obéissance absolue, de respect profond pour son père, Isaac si vigoureux et docile, hisse sur son dos au sommet de la montagne, une charge de bois écrasante destinée à la cérémonie. Ici, remarque l' écrivain italien, grand lecteur de la Bible, la radicalité, l' extrémisme ne résident pas dans le geste du père qui sacrifie mais dans la volonté du fils qui consent...

Points forts

Le style de l’écrivain italien, de plus en plus épuré, précis, acéré comme une dague. En quelques lignes, il retrace une scène bouleversante survenue le 5 août 1942 : ce matin là Januz Korczak , directeur de l' orphelinat du ghetto de Varsovie va  accompagner 200 enfants vers la mort à Treblinka. Un choix volontaire, dicté par sa conscience d' homme et de médecin. 

" Personne ne l' a appelé papa. Il a agi en père même s'il ne l' était pas." écrit Erri De Luca. 

Une réflexion profonde sur le mystère de la religion chrétienne fondée, remarque l' auteur, sur " l' obéissance extrême et docile d'un fils envers son père." Cette fois, pas de geste suspendu comme chez Abraham, le destin doit s' accomplir. Mais qui dira la douleur du père, de ce père désespéré qui laisse rouler les dés? 

Le silence de son père. A ce père silencieux qui lui a légué l' amour des livres et de la montagne, Erri De Luca adresse aujourd'hui une supplique, une demande de pardon pour le sentiment d'arrogance qui l' a poussé, jeune homme de 18 ans,  à claquer la porte du domicile familial. Son père  qui avait servi dans l' armée de Mussolini était resté muet face aux questions lancées par son fils: quelle fut ta responsabilité ?

Quelques réserves

Très peu, sauf pour un chapitre trop court sur le " mai 68 italien", consacré à la révolte contre l' autorité des" enfants des politiciens". En France, mais Erri De Luca n' avait pas encore été accueilli dans notre pays, le rejet de la figure du père était celui d' un grand- père, celle d'un général célèbre...

Encore un mot...

Le titre Grandeur Nature évoque la photographie ou la peinture. Le sujet peut être vu en pied, le thème alors se déploie vers l' infini, par élargissements successifs, comme chez Tolstoï ou Thomas Mann. 

Erri De Luca se définit lui, comme un écrivain réducteur : un détail dans le tableau, une pose, une attitude (Chagall ne peint pas les mains abîmées de son père) et voilà la vie profonde des êtres croquée sur le vif. 

L' auteur qui participait en mars dernier à  un salon du livre à Paris met en garde ses lecteurs : " Nous héritons de la dette de nos parents. Nous voulons être ce qu'ils n' ont pas été. Cette dette, nous ne cessons de la payer."

L'auteur

Né à Naples en 1950, Erri De Luca est écrivain, poète, traducteur.  Il a été ouvrier chez Fiat à Turin puis a travaillé  comme manœuvre dans le bâtiment en France. " La France, dit-il, m' a accueilli comme un immigré mais ce sont les livres qui m' ont permis d' accéder à la citoyenneté. "

 

D’autres livres d’Erri De Luca sur Culture-Tops :
Le plus et le moins
- Impossible
- Le tour de L'oie

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