Tragédie Française

Excellent comme toujours, une fresque pertinente et humaine qui fait la peau aux faquins
De
Franz-Olivier Giesbert
Gallimard
Parution le 2 novembre 2023
496 pages
22 €
Notre recommandation
4/5

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Après Le Sursaut, analyse des « années de Gaulle », du traitement douloureux de l’affaire algérienne au référendum raté de 1969 sur la Régionalisation, en passant par l’élaboration de la Constitution de Mai 1958, l’indépendance énergétique avec le développement du nucléaire civil et d’incontestables succès technologiques et industriels, autant de sujets de fierté qui allaient paradoxalement nous valoir « Mai 1968 », après La Belle Epoque, celle des années Pompidou et Giscard, deux hommes d’Etat éminemment français, cultivés, inventifs, raisonnables sur le plan économique avec des comptes publics à l’équilibre, un peu subversif pour le second si l’on s’en tient à l’institution de l’IVG et à l’abaissement de la majorité à 18 ans, l’auteur aborde ici le dernier tome du parcours  dans cette Tragédie Française, avec l’avènement de la gauche au pouvoir, les nationalisations doctrinaires, l’abaissement de l’âge de la retraite fatal à la civilisation du travail, la faillite immédiate de cette politique impliquant deux dévaluations en deux ans et la fin rapide de la récréation, les interférences nées de trois cohabitations, Chirac et Balladur s’invitant successivement à la table de Mitterrand et Jospin à celle de Chirac, l’élection de ce dernier au forceps et sa réélection de maréchal née du sursaut « républicain », ainsi qualifié par une presse sûre d’elle-même qui ne reconnait aucune légitimité au parti de Madame Le Pen, la dissolution stupide de 1997 qui parachèvera - avec l’arnaque des 35 heures - l’œuvre de destruction de l’idée même de travail.

Avec encore et plus tard, une fois la place rendue libre par la réforme de la vieille garde, l’espoir fondé sur l’élection de Sarkozy, un espoir englué dans une crise financière magistralement traitée mais un espoir finalement déçu, le surprenant avènement de Hollande plus empêché d’agir par ses propres frères d’armes, Aubry en tête, que par sa pusillanimité apparente, l’incongruité du sacre de Macron… et, d’une élection sur l’autre, cette idée lancinante que le pays est encore tombé plus bas et qu’il finira bien par ne plus jamais se relever. 

Ce long épisode de notre histoire récente passant aussi en revue tous les mouvements de pensée, toutes les postures, tous les opportunismes et toutes les supercheries qui l’inspirent et la nourrissent, avec Rousseau en figure de proue (Jean-Jacques, pas Sandrine !), de l’effondrement de l’Enseignement à celui de la Justice, du traitement du chômage à celui de l’immigration, du mythe écologiste et banalement révolutionnaire à l’abandon de Fessenheim, cette somme de sectarismes, de laxisme, d’aveuglements, voire de cynisme (sur la question islamiste notamment) qui placent les élus d’un jour au milieu d’un ring et encouragent nos contempteurs, de Poutine à Deng Xiaoping, à attendre patiemment l’épilogue, non pas tant la chute de la France que celle de la démocratie.

Points forts

  • La connaissance qu’a l’auteur de tous les protagonistes du « drame », hommes politiques ou hommes de presse, une connaissance humaine née d’innombrables entretiens avec la plupart, voire de relations d’amitié sincères qui rendent le propos vivant, les faits palpables, la vérité tangible.
  • Les quelques révélations car il en reste encore qui illustrent bien le cheminement erratique de l’homme public et sa politique de gribouille, avec des mots choisis dont émanent souvent le parfum d’Audiard ou de Blondin associés à quelques portraits salés, ainsi celui de Jospin, « l’Attila de la gauche », une taupe infiltrée au PS, celui de Fabius « le Coucou magnifique », de Martine Aubry « trop méchante pour réussir », une espèce de Folcoche à la Bazin du point de vue de l’auteur, de Balladur sur le dos duquel Mitterrand, jamais à court de vacheries, rapporte les paroles d’une chanson qui fleurissent sur les lèvres parisiennes « Balladur ment, Balladur est ottoman… », de Villepin en Narcisse, de Joxe qui fouille dans les poubelles…  Mauroy et Rocard sortant à peu près seuls vivants de ce panthéon.

Quelques réserves

Aucune sinon celle de se répéter un peu à force de raconter la même histoire, ce qui n’est pas si grave si l’on considère la somme inépuisable d’entretiens qui sous-tendent ce florilège et l’appétit de l’auteur pour la vie et les hommes, pour la comédie humaine dont il est devenu avec l’âge un observateur attentif et zélé.

Encore un mot...

Franz-Olivier Giesbert passe auprès de beaucoup pour un transfuge. Il est cloué au pilori par la Doxa pour s’être éveillé au monde politique à gauche alors qu’il aurait aujourd’hui viré à droite, le passage à l’ennemi s’illustrant par l’obédience des journaux qu’il a successivement servis, l’Express, le Nouvel Obs, le Figaro et Le Point, encore dans ses valses à quatre temps devant tel ou tel héraut de l’histoire, ainsi Mitterrand dont il a tenu la main sur son lit de mort après l’avoir accablé dans ses livres. Mais ce sont précisément ces paradoxes qui rendent son récit attachant et donnent une magnifique respiration à sa trilogie comme à ses chroniques car pour lui, les vérités ne sont pas enfermées dans des coffres étanches et des partis sectaires et les hommes pas plus assignés à jouer des partitions écrites à l’avance. Giesbert est un auteur romantique et dès lors inclassable, séduit par les hommes et les femmes de culture, leurs ressorts fondamentaux, leurs vérités et leurs faiblesses profondes et à ce titre, ses ouvrages sont aussi humains que paradoxalement sincères. Il procède simplement de la veine des non-conformistes que sa devise journalistique illustre si bien : « N’hésitez pas à aller contre le courant ; Il n’y a que les poissons morts qui le suivent », ce qui ne fait pas de lui un parjure, voire un apostat quand il n’a au demeurant jamais prêté allégeance.

Une phrase

“ Comme une grande partie de ma génération, je croyais que le monde avait été créé pour lire ou écrire, et que les livres nous étaient aussi nécessaires que l’air, le vin, le ciel, la mer, la beauté, sans lesquels l’existence est une erreur. Mitterrand incarnait cette philosophie-là. C’est sans doute pourquoi j’ai fini par tout lui pardonner. Ses accommodements avec la morale. Ses délires économiques. Ses accès de vanité. Sa pratique monarchique du pouvoir. Je le connaissais trop pour croire qu’il sombrerait, malgré ses menaces, dans le marxisme radicalisé. Ce qui le rachetait toujours à mes yeux était son amour charnel de la France, sa littérature et ses paysages qui, à ses yeux, se confondaient, et qui, à la fin, le transcendaient. Il ne transigeait jamais là-dessus, comme il refusait de faire ses génuflexions devant Jean-Jacques Rousseau, obsédé par la pureté, auquel il était réfractaire, et que célèbrent tous ceux qui, à gauche, se réclament de la Terreur.” Pages 47 et 48

L'auteur

Enfant du baby-boom et de la guerre, fils d’un GI qui a participé au débarquement et d’une mère française à laquelle il voue un amour profond, élevé dans une ferme à Elbeuf, toute proche de l’imprimerie familiale et des livres, Franz-Olivier Giesbert écrit depuis toujours et embrasse, très jeune, une brillante carrière de journaliste qui l’amènera successivement à l’Express, au Nouvel Observateur, au Figaro est au Point. Compagnon de route de Jean Daniel, de Jacques Julliard, de Robert Hersant, ses mentors, journaliste rigoureux, auteur à succès, il a écrit à ce jour une vingtaine de romans souvent primés (Grand prix de l’Académie Française, Interallié) et une quinzaine d’ouvrages politiques et biographies, autant d’ouvrages tirés de ses entretiens échangés avec tout le gotha politique et culturel de son époque ; il a participé aussi à de nombreuses émissions de radio et de télévision. Amoureux transi des femmes, de la littérature et de la France, il sait rire de tout, mais prend finalement les choses au sérieux, ainsi le déclin du pays qu’il n’estime néanmoins pas tout à fait consommé au terme de ce voyage dans la Vème République commandé par Gallimard qui rencontre un remarquable succès de librairie.

D’autres chroniques Culture-Tops des livres de Franz-Olivier Giesbert :

 

Commentaires

Gelibter
ven 09/02/2024 - 05:39

Je m’attendais a un livre passionnant d’un » grand temoin », d’un journaliste quirrspecte son b a ba..livrer des faits ,des portraits puis commenter.. on a droit a l’inverse , a un jet plus ou moins continu de détestations( aubry, fabius, etc) sur la base des présupposés idéologiques .. pas tres pro.. et pas passionnant ( pour ne pas dire plus.)

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