Camus - Casarès : une géographie amoureuse

Un amour indépassable et impossible
De
D’après la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès
Durée : 1h20
Mise en scène
Elisabeth Chailloux
Avec
Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio
Notre recommandation
3/5

Infos & réservation

La Scala Paris
13 boulevard de Strasbourg
75010
Paris
Du 6 au 29 janvier. Les Ven. et sam. à 19h30, le dim. à 14h30

Thème

  • Deux personnages se font d’abord face, chacun placé à une extrémité supérieure de la salle, avant de se diriger l’un vers l’autre et se rejoindre sur scène : voici donc l’écrivain Albert Camus et la comédienne Maria Casarès, qui vécurent une relation amoureuse intense durant une quinzaine d’années.
  • Leurs rapprochements physiques sont entrecoupés de longues et fréquentes  périodes d’absence des amants de l’un à l’autre, liées aux obligations qui les portent aux quatre coins du monde, quand il ne s’agit pas, pour Camus, de maintenir à flot le couple qu’il forme avec Francine, sa famille (ses jumeaux naissent en 1945), alors que son cœur et ses sentiments se portent à l’évidence vers celle qu’il appelle bientôt « l’unique ».
  • La pièce nous propose donc divers extraits de la correspondance entre Albert Camus et Maria Casarès, devenus amants le jour même du Débarquement, et qui entretinrent une relation intense – notamment épistolaire - jusqu’au décès accidentel du Prix Nobel de Littérature, début janvier 1960.

Points forts

  • Le choix des extraits de la correspondance est judicieux, qui met bien en valeur à la fois l’intensité de cette relation amoureuse, longuement disséquée en termes plus que bien choisis, mais aussi le contraste qui existe entre les protagonistes : l’une, solaire, éruptive, alors que Camus offre un visage bien plus sombre, obsédé qu’il est par la mort, sa mère, sa terre natale.
  • La pièce pointe judicieusement les moments-charnière de leur relation, soit au tout début puis à la fin des années 1940 (lorsqu’ils se retrouvent et que Casarès triomphe dans Orphée puis Les Justes), ensuite au milieu des années 1950, quand débute le festival d’Avignon et la guerre d’Algérie, puis à la fin de la décennie, avec l’accident automobile qui coûta la vie à Camus.
  • Des respirations bienvenues entrecoupent ces moments d’intense passion épistolaire, avec les petites vacheries de Camus sur l’intelligentsia, mais aussi Louis Jouvet et Jean Vilar, ou encore la lecture de ce télégramme d’outre-tombe, canular reçu le 20 février 1951 par François Mauriac à la mort d’André Gide (« L’enfer n’existe pas – stop – Tu peux te dissiper – stop – Préviens Claudel – stop – signé : André Gide. »)…
  • Comme la correspondance dont elle s’inspire, cette “géographie amoureuse“ met évidence les qualités de plume de Maria Casarès, alors qu’on aurait pu supposer leurs échanges dominés par l’incontestable talent d’écriture d’Albert Camus. Il n’en est rien, ou presque… 

Quelques réserves

  • Elles tiennent à la promesse de « géographie » contenue dans le titre de la pièce, et à sa gestion par la mise en scène : celle-ci est bien plate, qui repose sur une valise promenée ici ou là, un poste radiophonique qui diffuse des “sons“ de l’époque, et surtout des déplacements dans l’espace de la salle assez convenus. 
  • On sent la difficulté qu’il y a pour les comédiens de “dire“ une correspondance, et ces phrases toutes en longueur, tout en circulant sur scène ou à côté.
  • Surtout - pour appeler un chat un chat et ne pas tomber dans le dithyrambe facile - on ne retrouve guère Camus, et pas plus l’idée que l’on s’en fait ou qu’il laisse à la postérité, dans l’interprétation qui nous en est proposée : ce petit monsieur n’a aucun charisme, ressemble plus à un VRP en déplacements professionnels successifs qu’au prix Nobel de Littérature 1957, à l’écrivain fiévreux et engagé qui fit sa réputation, au personnage tourmenté, assailli par la maladie et l’alcool tout autant que par la culpabilité. 
  • Qu’en est-il alors de l’adjectif (« amoureuse ») apposé à cette « géographie » ? Hélas, ni le débit ni la gestuelle du personnage de l’auteur de La Peste ne “rendent“ cet « amour brûlant de cristal pur » pourtant vécu par Camus durant une quinzaine d’années avec sa célèbre amoureuse, « chair de son esprit ». Bref, le comédien, pourtant chevronné, semble ici comme extérieur à l’amour vécu et décrit par le menu dans La géographie amoureuse.
  • La sensualité, l’ardeur, la passion, sont ici le monopole de Maria Casarès, alors que cet Albert Camus fait ici figure de bien triste amant, à la limite du répulsif, n’étaient ses qualités d’expression peu communes.

Encore un mot...

  • L’amour qui se joue ici est frappé de deux malédictions certainement funestes s’il était vécu par le commun des mortels : la fidélité de Camus à un couple officiel qu’il ne peut ni ne veut rompre, et l’absence si fréquente entre les amants. 
  • Mais ce n’est pas un obstacle rédhibitoire pour des personnalités de la trempe de Casarès ou de Camus : ils s’en nourrissent pour entretenir une relation épistolaire profonde et passionnante, qui sert de carburant pour les sentiments qu’ils éprouvent l’un envers l’autre.

Une phrase

« Je n’étais certainement pas prête pour une rencontre d’une pareille envergure. » (Maria Casarès)

«  Il faudra bien un jour que ces courses séparées cessent. » (Albert Camus).

L'auteur

  • Maria Casarès (1922-1996), d’origine espagnole, fut une tragédienne de premier plan, notamment avec Jean Vilar, qu’elle suit du TNP à Avignon, mais aussi une actrice pour le cinéma (Les Enfants du paradis, Les Dames du bois de Boulogne) et la télévision.  
  • Elle a 21 ans lorsqu’elle fait la rencontre de Camus, de dix ans son aîné, à l’occasion des répétitions du Malentendu, en 1944. Camus entame alors le parcours qui va en faire (avec Jean-Paul Sartre), l’un des intellectuels engagés les plus en vue de son époque : éditorialiste à Combat puis L’Express, auteur au succès immédiat (La Peste paraît en 1947), novelliste, dramaturge (Les Justes, en 1949, et que Casarès interprète l’année suivante). Il s’engage dans tous les combats de son temps, de la Résistance au mendésisme, et à la guerre d’Algérie, qui le déchire profondément en raison de ses origines pied-noir.
  • Leur imposante et brûlante Correspondance, qui couvre les années 1944-1959, a été publiée aux éditions Gallimard, et est désormais disponible en collection de poche (Folio).

Ajouter un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Toujours à l'affiche

Théâtre
Je pars sans moi
De
Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon (inspiré des œuvres du psychiatre Gaetan de Clérambault et des écrits de Fernand Deligny)